La mémoire au fond du coeur et les yeux perchés dans les étoiles : Nostalgia de la luz de Patricio Guzman

Nouveau venu dans la joyeuse bande des chroniqueurs moustachus, je vais tâcher au fil des semaines de vous faire partager ma passion du cinéma et de vous aiguillonner vers des œuvres aussi belles, originales et revigorantes que possibles. J’ai la chance que l’actualité se prête à mon ambitieux dessein, puisque j’ai à vous proposer au menu cette semaine un très beau poisson, aux écailles chatoyantes et à la chair savoureuse : Nostalgie de la lumière, de Patricio Guzman (sorti le 27 octobre 2010).Le gaillard est Chilien et n’en est pas à son coup d’essai : il est depuis une trentaine d’années l’auteur de documentaires remarqués sur l’histoire politique mouvementée de son pays  (avec notamment La Bataille du Chili, Le Cas Pinochet). Le passé récent du Chili est la matrice essentielle dans l’œuvre de cet observateur engagé qui s’exila après la prise de pouvoir de Pinochet ; cette plaie douloureuse, il consacre tous ses efforts d’artiste et d’analyste à la comprendre et à la panser. Conteur inspiré et surtout grand interviewer, il a toujours su faire s’entrecroiser dans ses films le fil politique, le fil social et le fil individuel, faire apparaître les drames humains qui se jouent derrière le drame historique. Mais dans sa dernière production un miracle d’un ordre supérieur se produit, qui laisse penser que le réalisateur est arrivé au printemps de sa maturité. Il montre aux côtés de la douleur du monde l’harmonie des étoiles ; le champ politique entre en dialogue avec le champ poétique ; et une incroyable étincelle jaillit.


Le flambeau de la mémoire

L’inspiration, Guzman a pu la puiser dans la découverte d’un site d’exception : Atacama, le désert le plus aride du monde. Perché à 3000 mètres au sud du Chili, c’est un lieu chargé d’histoire en même temps qu’une porte vers les étoiles. Les astronomes trouvent dans la pure transparence de son ciel un point d’observation privilégié du cosmos ; la sécheresse du climat permet une conservation miraculeuse des traces de la présence humaine, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours, faisant le bonheur des archéologues ; et ce désert abrite aussi les corps des opposants liquidés par le régime castriste, et la douleur des parentes (femmes, soeurs, mères) qui recherchent ces corps pour leur donner une sépulture. Cette scène intensément dramatique voit ainsi coexister trois quêtes : les premiers cherchent à remonter, avec leurs télescopes et leurs calculs, à la source de l’univers et du Big Bang, les seconds explorent le sol pour étudier les traces des civilisations qui se sont succédées là, les dernières, quant à elles, veulent retrouver la dépouille de leurs défunts, identifier le corps des êtres aimés pour objectiver leur deuil. D’un côté se fait jour un cheminement vers la connaissance des choses, de l’autre un cheminement vers la reconnaissance de la perte des êtres chers. Mais le documentaire va réussir le prodige de faire dialoguer ces quêtes que tout semble opposer, de les unifier en une sorte de symphonie.

En fait, Guzman a probablement dû dévier rapidement de son projet initial (faire un documentaire politique), en découvrant la richesse des lieux. Car nul doute qu’il aurait pu s’en tenir à l’ histoire touchante de ces femmes endeuillées qui ont besoin de retrouver les dépouilles de  leurs proches pour retrouver la paix. Parfaite illustration des dégâts collatéraux de l’histoire, elle a le mérite de servir de puissante piqûre de rappel a un pays amnésique, s’efforçant d’oublier et d’évacuer au plus vite son passé récent. Elle tire sa force viscérale d’un thème tragique vieux comme l’humanité : l’horreur du corps resté sans sépulture, dont on retrouve les traces jusque dans l’Antiquité (cf.  Priam suppliant Achille de lui rendre le corps d’ Hector, Antigone prête à tout pour enterrer son frère Polynice, ou la noyade du pilote Palinure dans l’Enéide), où l’on pensait que les Mânes d’un corps resté sans sépulture ne trouveraient jamais la paix. Si le documentaire en était resté là, il aurait déjà eu le mérite d’ associer l’émotion à une veine engagée qui est chère à Guzman, il aurait apporté sa contribution à la réintégration du refoulé et au travail de mémoire qui reste à faire au Chili. Mais le réalisateur a eu le génie d’ aller plus loin, de mener en vis-à-vis de ce récit sur le deuil un récit sur la mémoire et les origines de l’univers. En entrelaçant le témoignage à charge avec une rêverie sur les astres, le documentaire se trouve coloré d’une dimension poétique et philosophique remarquable.

 

Poussières d’étoiles

Tout part dans le documentaire d’une considération simple faite par un astronome, expliquant que nous ne sommes en prise qu’avec des images du passé : même ce que nous voyons n’est pas immédiat mais nous parvient avec quelques millièmes de secondes de retard. Ainsi notre conscience est face à un monde qui est déjà passé et qui la précède ; elle doit tracer sa route au milieu d’un panorama d’images du passé. Dans son cheminement l’homme vient alors inévitablement à se poser des questions sur la source de son passé et de tout passé : il voudrait remonter la chaîne du passé jusqu’au bout, il rêverait d’avoir des explications sur ses origines, celles de l’humanité, de l’univers. De fait le moi se constitue dans la construction de sa mémoire, l’appropriation de ce qui le précède. Pour ne pas vivre dans un pur écoulement, un flux incompréhensible, l’homme a besoin de structurer son identité en se donnant des bornes, des repères voire des mythes, en se fabriquant une mémoire individuelle et collective. C’est pourquoi l’homme a besoin de connaître son passé pour avoir une épaisseur, un relief, et le documentaire montre dans cette perspective l’affinité secrète qui existe entre les astronomes et leur quête du début de tout, et ces femmes qui ont besoin d’avoir le cœur net, qui aspirent à retrouver les corps de leurs défunts pour ne plus être hantées. L’homme a d’une certaine manière besoin d’être quitte avec son passé, du moins de se confronter à lui, de le regarder en face. Lui tourner le dos, l’escamoter, le dissimuler, comme peut le faire la société chilienne avec son passé récent, est une attitude proche de la névrose, car à sa manière le passé est toujours là, il continue de nous habiter et de projeter son ombre.

Guzman me semble ainsi nous suggérer une esthétique et une éthique fondées sur le regard, le face à face. Il ne cesse de montrer que la mémoire va de paire avec le regard. Le télescope est ainsi présenté comme modèle pour la caméra comme pour les spectateurs ; elle est le symbole d’une vue pénétrante visant à être au plus près de la réalité. Dans son film, on ne cesse de fouiller du regard, de partir à la recherche d’indices, de traces, de faire une enquête pour reconstituer un puzzle qui nous dépasse. Le mystère (de l’univers, de la mort) reste entier, inépuisé. Mais au moins l’on s’y confronte. A défaut de l’élucider, on le scrute. Et puis, au fur et à mesure du parcours, l’enquêteur que nous sommes devenu est rendu sensible à des correspondances, des analogies. Quelques pistes se présentent à nous : on remarque qu’un crâne humain bosselé ressemble à la lune avec ses cratères, on se prend à confondre des billes éparpillées avec la galaxie. On apprend que nous sommes faits du même calcium (généré lors du Big Bang) que les astres. Une jeune astronome ayant perdu ses deux parents, torturés par la police de Pinochet, raconte l’apaisement presque mystique que lui procure l’observation de l’univers, par l’impression d’harmonie qu’il dégage. On se prend à rêver que poussières venues des étoiles, nous retournerons à elle ; que nous sommes un petit monde à l’image du vaste monde qui nous englobe… Le film nous donne du reste à voir tout du long, en toile de fond, le spectacle fascinant de la galaxie et des amas stellaires, comme autant de stases poétiques esquissant une promesse de paix. On s’absorbe devant ces paysages d’étoiles minuscules et innombrables comme devant une troublant miroir de nos affinités avec le néant et l’infini. On s’abandonne à la beauté de la voûte étoilée, comme appelés par elle à recouvrer la vue naïve et émerveillée de l’enfant, à s’adonner à une délectation à pleine dent des splendeurs du présent.

Nostalgie de la lumière fait partie de ces films d’une grande originalité et d’une rare beauté dont on sort tout ébloui. Petits joyaux qui vous ouvrent un panorama inexploré, élargissent vos vues, étendent les frontières de votre perception habituelle. Non contents d’ébahir vos pupilles une heure et demi durant, ils aspirent à laisser une empreinte durable en vous. Feu d’artifice des sens et bouquet de pensées tout à la fois. Offrande et délice, il faut leur rendre grâce et aller les goûter !



One thought on “La mémoire au fond du coeur et les yeux perchés dans les étoiles : Nostalgia de la luz de Patricio Guzman

  1. Après un film magistral sur Allende, Guzmán réitère à nouveau l’exploit en livrant un film absolument magnifique sur l’un des endroits les plus extraordinaires qui soit pour tout féru d’astronomie (l’un des rares où puisse être observé à l’œil nu chaque nuit le Gegenschein), tout en effectuant un parallèle audacieux et sensible avec l’un des aspects les plus sombres de la dictature pinochiste. Congrats pour cet article juste et très bien écrit, GLS😉

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