Vidéothèque idéale #3: Quantum of Solace. La justice, la violence et Shakespeare

Le dernier James Bond pointe du doigt un déséquilibre du sens, un désenchantement prépondérant dans les sociétés occidentales, celles qui disent avec arrogance symboliser La Déclaration universelle des droits de l’Homme. Quantum of Solace fait partie de ma vidéothèque idéale, quand bien même je voue une profonde haine pour la saga James Bond ! Explications.


La tradition

Violence et justice, deux mots que l’on voudrait contraires et qui ne le sont pas si l’on suit une certaine tradition de pensée que Quantum of Solace a fait sienne. Pour cette tradition, la justice ne garantit pas le bien, elle garantit l’ordre, qui est le véritable bien. Montaigne le disait déjà dans le livre III des Essais : « Les lois se maintiennent en crédit, non pas parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois ». Le droit est la fossilisation culturelle d’un rapport de force, fruit du hasard, expression d’un intérêt particulier. Une situation de fait se transformant en situation de droit et qui n’a rien à voir avec une prétendue universalité de la justice. Daniel Craig, dans le dernier James Bond, taille dans le bien pensant des valeurs occidentales comme dans un bon beefsteak, ouvrant ainsi une brèche qui rappelle cette tradition philosophique allant de Montaigne à Nietzsche, en passant par Shakespeare.

James Bond, dans le fond, fut toujours le reflet rassurant de nos valeurs, les « bonnes », celles censées être universalisables selon l’Occident.  Le monde de James Bond, c’était le havre de paix démocratique libéral accompagné de sa notice. La vie réussie ? C’est le fait d’un individu autonome, non pas d’une collectivité, qui a compris ce qu’il veut et comment l’obtenir. En outre, il y a la vanité et le plaisir, leurs applications matérielles (les filles, les bagnoles, l’admiration des foules, les muscles, le fric, le style…). Mais aussi un individu qui sait ce qu’il ne veut pas. En outre, que les méchants menacent cet ordre, bafouent « La Justice ». Vraiment trop égoïste et vaniteux le méchant-qui-veut-posséder-le-monde ? Pas plus que James si on y regarde bien, sauf que ce dernier est du côté de la loi. S’il est violent, c’est toujours par ce qu’il a la loi avec lui (« vous avez le permis de tuer »).  Du coup, les 21 premiers épisodes de la saga offraient le spectacle ultra répétitif d’un monde où l’on a la loi avec nous, où chacun se projette avec James pour tuer avec délectation.

 

Un coup de pied dans la fourmilière

Or, Quantum of Solace est arrivé. Daniel Craig tue de sang froid, laisse son ami mort dans une poubelle, agit par goût du sang et de la vengeance, méprise la loi et désobéit à ses dirigeants. Il en oublie même de se faire la James Bond girl. Le méchant ne fait pas méchant (Mathieu Amalric !), il est protégé par la CIA et utilise le droit international pour devenir le nouveau tyran du monde. Et lui, il n’oublie pas de se faire la James Bond girl. A part la gueule et l’envie de diriger le monde, le méchant a plus de trait en commun avec l’ancien James Bond que Daniel Craig n’en a. La justice est travestie au nom de la vengeance. La violence règne. Celui qui gagne  – c est-à-dire celui qui aura la justice avec lui – c’est celui qui tapera le plus fort. A la fin, l’ordre revient. Daniel Craig a tué tout le monde, mais il n’est pas satisfait. Il respire un parfum d’absurdité dans tout ça. L’esquisse d’un surhomme nietzschéen dont les seules lois sont la nature et lui-même, mais qui se trouve incapable de créer de nouvelles valeurs collectives et de les partager.

Non content d’être le reflet juste d’un nouvel ordre du monde où le modèle américain et ses valeurs « universelles» sont malmenés, contraints de jouer le jeu du multilatéralisme culturel et politique et d’abandonner le monopole de la vérité, Quantum of Solace revient à l’essence politique du théâtre shakespearien. Ce dernier montre la nécessité de la violence pour que s’établisse un nouvel ordre. La justice est là pour conserver cet ordre. Aucune définition de ce qui est morale ou non, c’est ce qui en fait la modernité. Dans le théâtre shakespearien, le bien, c’est l’ordre. La force y est un instrument ambivalent car appartenant à la fois à l’ordre et au chaos et qui veut vaincre n’échappe jamais au scandale du mal. A la violence de Claudius répond celle d’Hamlet (qui tue, lui aussi, d’une manière symbolique, son propre frère). C’est une contagion. A la fin, ce n’est pas la justice qui est établie, c’est la violence qui est rejetée comme dans James Bond. Et il y a toujours un bouc émissaire, un sacrifice pour que l’ordre soit restauré (on pensera au Bouc Emissaire de René Girard). La justice est le mécanisme qui empêche le resurgissement de la violence humaine. Le théâtre de Shakespeare est immortel car il montre l’universalité de la culture et du rite d’expulsion qui consiste en un rejet violent d’une violence. Les héros sont toujours à la fois bourreau et victime. Pas  de simplification manichéenne. La violence n’est ni bonne ni mauvaise, elle est. Daniel Craig ne gagne rien à la fin, il a expulsé par la violence la violence qui était en lui et fait naître un nouvel ordre.




Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s