Sous-location du Château de Versailles : Koons et Murakami entreraient dans l’Histoire ?

Jeff Koons expose à Versailles en 2008, et cette année c’est au tour de Murakami. J’aperçois des affiches d’une exposition Science et curiosité dans le métro. Jamais depuis 1789 le Château de Versailles ne semble avoir occupé tant l’actualité. Retour sur une tendance culturelle à discuter.


Dis moi à qui tu sous-loues, je te dirai qui tu es.


Voilà, c’est fait, l’art contemporain de Jeff Koons et Takashi Murakami est admis à exposer au cœur du patrimoine mondial de l’Humanité. Humanité avec un grand « H » en effet. Humanité que l’on juge à tour de bras, Humanité que l’on comprendrait tant dans le passé que dans le présent et l’avenir. Ainsi, NOUS savons ce que représente Versailles, NOUS savons ce qu’est l’art contemporain, NOUS savons ce qu’une œuvre à peine créée vaut et vaudra pour les générations à venir. Le Château de Versailles, fleuron français d’architecture et de culture est sous-loué. Il était pourtant une fois Versailles, palais-ville qui abritait les rois, désormais il abrite les princes d’une course déconcertante à la modernité. Peut-être ce « syndrome Baudelaire », qui oblige hommes de cultures et médias, par peur de manquer le nouveau génie, à se jeter déraisonnablement sur le premier innovateur venu. Pourtant quelle belle prétention de disposer ainsi de ce qui ne disparaît jamais, les lieux, eux qui portent la mémoire, l’histoire et les intempéries. Je ne dis pas non à l’art contemporain, je dis oui aux œuvres d’art qui ne peuvent s’appréhender sous l’angle si englobant d’un concept aussi pauvre. Je ne dis pas non plus stop à la sous-location du patrimoine de l’Humanité. Je dis simplement : « tout doux », « tout doux », comme on rassurerait un cheval de bataille à moitié mort qui s’ébrouerait violemment dans un dernier souffle d’espoir (et de rage ?).


Dis moi au moins que tu n’y crois pas.


Demandons-le, sérieusement : comment penser que le cadre, qui informe tant, puisse supporter un contenu qui déforme tant ? Bien entendu, l’expo Koons à Versailles c’est « sensationnel », c’est « dans l’ère du temps », c’est presque beau (?), là n’est pas la question. De la même manière que Murakami c’est l’intrusion tout à fait louable  d’une culture différente au sein de notre culture française. Mais attention, qui pourrait affirmer sans rougir que ceux qui ont fait Versailles, ceux qui l’ont conservé depuis plusieurs siècles seraient un tant soit peu en accord ? Ne peut-on pas penser au rire jeté sur nous des millions d’hommes s’ils nous voyaient faire. On peut alors sentir le haro qui se porte sur ce genre d’opinion : « traditionaliste », « passéiste », « réactionnaire » !  Comme peuvent le dire certains journalistes, qui en un tour de passe passe associent toute réflexion sur le passé à la « droite réactionnaire »,  dans un habile maniement erroné des concepts et des idées. Mais lancez donc la première pierre, fiers défenseurs du modèle « alternatif » français. Vous pour qui l’idée selon laquelle la course au progrès, à l’innovation, à cette soi-disant modernité qui n’est jugeable qu’au passé, est nécessaire ne fait même pas peur ! « Dinosaurus pihlosophus » sommes-nous ? Craintifs sceptiques resterons-nous ? Assurément.

Alors, s’il est possible d’accepter cette tendance sous-locative du siège de nos monarques passés, admettons cependant qu’il faut prendre ce phénomène avec beaucoup de sérieux et réflexion . Tendance, T E N D A N C E ou « l’orientation constatée pour une série de données sur une certaine période ». Tendance qui peut alors s’avérer ringarde en un changement imperceptible de mode. Ringard, un peu comme ce petit reportage sur Versailles que nous livre une web-tv qui avec le mot web, adossé à son émission, doit se croire d’avant-garde. Au son des synthétiseurs le vide s’installe très bien, même si l’expo a l’air… sympa.



Dis moi que de culture nous n’avons plus que le « cul ».


C’est ainsi qu’une veille nation en déclin comme la nôtre se surprend à ne plus exposer soi-même au Château de Versailles, quand il est simple et rentable d’inviter la crème de la crème des artistes actuels pour le faire. Fuite de la « french touch », fuite de la curiosité, fuite dans les idées. Peut-être pas, car c’est justement en proposant ce partenariat déconcertant que la France tend à sauver sa pomme. Cette nécessité qu’ont les vieilles sociétés à se recycler en muséum géant. On ne produirait plus, on ne créerait plus, on ne pourrait que conserver. Conserver l’ancien modèle économique et politique, conserver les « règles du jeu ». Enfin, conserver le patrimoine et le faire fructifier en attirant touristes et actionnaires étrangers. Certains ont peur de l’acculturation, que nous nous transformions en aquarium rempli de dinosaures européens visité par chinois et japonnais. Pourtant « la culture c’est tout ce qui  reste quand on a tout oublié» (Edouard Herriot), alors ne nous effrayons pas, la seule distinction possible sera plus intellectuelle, se fera dans la réflexion en réfrénant cette impossible utopie d’un progrès nécessaire. Amusons nous alors des lièvres à l’innovation qui sont toujours rattrapés par la tortue, cette dernière qui n’oublie jamais que pour avancer il faut surtout mettre un pied devant l’autre et recommencer.

Pourtant, quand on s’en remet aux médias traditionnels et plutôt crédibles, le manque de profondeur des intervenants sur cette dite polémique versaillaise ressort en un instant. D’un côté, le sur-joué des décideurs culturels qui, sans peur de se faire moquer, admettent la filiation entre les architectes et décorateurs de Versailles et les œuvres de Murakami. Choc intellectuel ? Bêtise innommable ? On ne sait même plus qui est insulté. Aucun, les deux le sont dans une telle pauvreté argumentative. Et aux opposants de rétorquer, que c’est « une pollution visuelle » pour les touristes qui s’intéressent à « l’art classique ». Le mot est jeté. Et d’un coup on embrasse tous les Arts, toutes les époques, tous les mouvements, des primitifs italiens aux impressionnistes creusois. On minimise alors les œuvres d’art passées, on les aligne au rang de « classiques » quand elles ont été des révolutions en leur temps, gerbées par l’intelligentsia d’alors. On y oppose l’étendue riche et hétérogène des œuvres d’art actuelles. Comment moins comprendre l’art que de l’amalgamer en genres qui le dénaturent ?

Dis moi « ta gueule » mais dis moi que ça fait flipper.

Croyons alors naïvement, ou de manière bienveillante, qu’il n’est aucunement ici question de jugement artistique. Qu’il est question de nouvelle tendance pour sauver nos petites fesses. Que dans le fond tout le monde trouve les œuvres de Koons et Murakami au moins intéressantes, que tout le monde devant Versailles se tait, ne sachant plus trop quoi dire. Qu’alors si polémique il y a, c’est qu’elle n’a aucun sens, et qu’il faudrait seulement penser plus loin. Que la validité artistique ne dépend que de ce que l’on en fait, qu’aujourd’hui nous n’en faisons pas grand chose… Sauf le critère d’immédiateté, immédiateté sensible, immédiateté de compréhension et d’appréhension physique. Critère qui autorise une tyrannie des manieurs de l’information instantanée de débouler, tant au niveau économique qu’au niveau intellectuel. Google et Facebook ont de beaux jours devant eux. Quelle crise y mettra fin ? Mais bon dieu, mais c’est bien sûr, la Crise de la Culture, ou l’Éloge de la fuite d’Henri Laborit.



Vidéo à partir de 1’30 » pour en savoir plus sur sieur Laborit, ou à regarder en entier par curiosité et puis pour se détendre.

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