Stop Making Sense : la grande messe humaniste de Talking Heads

Ça va faire un certain temps que je connais et apprécie Talking Heads, groupe fétiche des jeunes années new wave de mon papa. Pourtant, je dois l’avouer, je n’avais jusque là rien compris à ce melting-pot anarchique de funk, de rock et de ce qu’on appellera plus tard la world music, le Remain in Light qui trônait dans ma discothèque relevant plus du classique à avoir que de l’objet idolâtré. Mais tout ça, c’est du passé. Depuis, mon papa m’a montré Stop Making Sense, considéré par beaucoup comme le plus grand film-concert de tous les temps. C’était en l’an de grâce 1984, au Pantages Theatre d’Hollywood.

 

Anticonformisme et classicisme


Stop Making Sense est un film placé sous le signe de la rencontre et du partage. Rencontre de Jonathan Demme (Le Silence des agneaux) et de David Byrne, leader visionnaire du groupe, autour d’un projet commun où il s’agit de mêler l’ineffable au concret, le sacré au bestial. Rencontre kaléidoscopique des styles (pop, funk, ambiant, rock, musique africaine) mais aussi des cultures (contre-culture new yorkaise, black music, féminisme). Partage des différences, des sens et des aspirations à la jouissance. Un à un les musiciens arrivent sur scène, sans cérémonie, et finissent par former autour du quatuor d’origine un orchestre chantant les bienfaits de la pluralité, de la mixité et les droits inaliénables de chacun à jouir de son corps et de sa liberté d’expression.

A cet égard, il faut voir Stop Making Sense comme une œuvre révoltée et humaniste qui annonce en creux le refus de l’uniformisation musicale et médiatique à venir. La réalisation sert à merveille ce projet, refuse les artifices du live, cherche les plans larges et épurés, le tout dans un décor jouant le rôle de contrepoint ou de métaphore à ce qui se joue sur l’avant-scène. Les coulisses sont ouvertes aux regards de tous sur Psycho Killer, les techniciens montent la scène lors de Heaven laissant transparaitre le message selon lequel le travail et l’effort précédent toujours la jouissance, les couleurs bi-chromes alternent entre le dépouillement du noir et blanc du début et l’explosion orgiaque du rouge et noir de la deuxième partie. Ce concert est donc à regarder comme un véritable film, avec des personnages évoluant au gré de leur rencontre, un fil narratif propre, un microcosme fictionnel cherchant à faire germer chez le spectateur la découverte d’une jouissance humaniste qui fait fi du diktat occidental du sens.


 

Le pulsionnel et le sacré


Derrière le projet du concert et sa réalisation, ce qui m’a particulièrement déconcerté en voyant ce film, c’est la tentative d’exposer, sans la complexité intellectuelle réputée de Talking Heads,  les deux versants qui composent l’essence même du besoin musical. Stop Making Sense a l’ambition de réunir conjointement l’aspiration au sacré et la jouissance mécanique des pulsions, telles les deux aiguilles indissociables et immémoriales de l’histoire de la musique. Si l’aspiration au sacré est ici ressentie à travers la volonté d’honorer les valeurs humanistes de liberté, de tolérance et de fraternité transcendant ici et là le voile de l’énigmaticité sonore et visuelle, une place prépondérante est paradoxalement accordée aux pulsions mécaniques, aux déchainements des corps dans l’espace, aux replis de l’individualité au sein de la jouissance dionysiaque. Les corps sont ramenés à leurs fonctions animales, la collectivité se retrouve soudée par le ciment de la fête et du jeu.

Dans Stop Making Sense, David Byrne et Jonathan Demme ont cherché à combler cet écart entre les deux versants du fait musical et à indiquer sans cesse la distance éphémère qui les sépare. Dans ce cadre, le costume démesuré de David Byrne, les jeux de lumières déformantes, les mouvements désarticulés sont autant d’éléments rappelant l’ironie omniprésente du spectacle, une ironie qui rabaisse l’humain dans ses aspirations civilisatrices, mais pour en faire au bout du compte un être plus humble, plus libre et simplement épanoui. En somme, un moment édifiant.


 

Les liens:

-Pour écouter l’album: Spotify ou Deezer

-Un excellent article sur le sujet

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