« Oh toutes ces choses qui m’ont fait tant de mal » : 33 Tours, d’Alex Beaupain

Le sujet : homme très très intime de 36 ans, études discrètes à Sciences Po Paris, « fils d’une institutrice et d’un cheminot qui lui donnent très tôt le goût de la culture », sourire narquois et faussement doux. Écrit les B.O de Christophe Honoré, son ami très très intime. Aime les feuilles mortes, redoute la petite pluie fine, rêve de chemises-polos toujours propres. Distinction ? Être un des plus fameux spécimens de nombrils préfabriqués du Paris musical.



« Mais quelle horreur l’apesanteur »


Cette dédicace laconique et si subtile à Newton est à l’image de l’album. Musicalement, 33 Tours représente les errances gravitationnelles d’un petit orchestre lunaire et very smart, s’ingéniant à créer la sensation éphémère d’un monde sans apesanteur. L’affreuse postmodernité est là. En effet, dans le monde d’Alex Beaupain, quelque chose nous écrase, une terrible impossibilité de vivre tel qu’on est vraiment au fond de soi. Car, il faut l’avouer, la vie parisienne c’est vraiment dur, et notre seule chance de survie réside dans le crédo de Rimbaud (le grand poète des bobos parisiens) : « La vraie vie est ailleurs ». Il faut s’échapper de soi et du monde, un brin macabre sans jamais exagérer parce qu’il ne faut pas aller trop loin non plus. La musique est là pour redonner du souffle à cette vie frigide, c’est pourquoi aux détours de quelques chansons, elle peut se faire enjouée, voire sautillante. Défile alors un paysage mental cotonneux qui fait contraste avec la dureté du pavé qui semble exister dans le seul but de nous faire mal aux pieds. Dans cette tiédeur étouffante et si peu spontanée, on lévite donc tendrement, on se love au creux d’une mélancolie fade à souhait. On s’emmerde autant qu’à Paris.



« I want to go home, but I haven’t got one anymore »

Au delà de cette musicalité fragile et écœurante de sons bien produits, c’est bien sûr la magie des paroles qu’il faut retenir car Alex Beaupain est un grand parolier, l’humilité faite homme pourrait-on lire dans Télérama. Une phrase comme «  Mais pourquoi c’est dur de marcher droit ? » affirme la maîtrise géniale d’un prosaïsme touchant car proche du vécu quotidien du parisien universel.  Parce qu’il se doit toujours de combattre une seconde nature cachée, une partie plus animale de lui-même, le bobo doit laisser paraître de temps à autres une face obscure. Alex Beaupain devient alors un junky des beaux quartiers un peu salop  avec des chansons comme « Je veux » ou « Au travers » aux faux airs de Souchon mal réveillé. Monsieur « veut de l’alcool comme discipline d’école », de la drogue, « du sexe comme au dortoir qui vexe », « mais pas d’amour » (parce que ça fait mal à sa petite âme mélancolique). Tout un programme. Plus loin, il nous fait même rentrer dans son intimité en nous narrant ses ébats sexuels : « Ce liquide que je disperse, je viens mon amour ». On ne peut que s’agenouiller devant ce brio, cette manière si inédite de mélanger la crudité et la tendresse. La perle des textes est enfin détenue par le single et son incursion en territoire anglophone (voir ci-dessus).



Créer sa mythologie personnelle, pour un bien ou pour un mal


33 Tours ressemble parfois à un musée nauséabond de regrets et de remords plus abstraits et communs les uns que les autres. Ainsi, si on file la thématique du regret amoureux on peut aisément reconstruire un parcours des plus plats : « Et tu m’en veux tellement de t’en avoir tant voulu » répond à « Nos visages qui ne sont plus qu’un souvenir de nous » pour finir sur l’apothéose, « J’ai juste vieilli je suppose ». Véritablement, ce qui me soulève le cœur chez Alex Beaupain, c’est cette contemplation d’un « mal parisien » crée de toute pièce pour justifier une véritable absence d’imagination, de vouloir vivre et de force morale face à l’adversité. Il berce une corde vicieuse de l’homme contemporain, qui aime se complaire dans son mal, vivre dans le fantasme narcissique sans jamais se risquer à produire l’effort nécessaire pour réintroduire une véritable énergie vitale dans une société devenue amorphe.

Pourtant, pourtant, s’il y avait quelque chose à sauver de cet album adipeux, ce serait, par-ci par-là, les ébauches d’une tentative de création d’une mythologie personnelle, clé du bonheur moderne s’il en est. Les femmes qui chuchotent à l’oreille du poète, le rapport fusionnel avec le dur pavé parisien, le culte de l’automne, la personnification des éléments météorologiques (« même le ciel me pleut dessus » chante le pauvre homme), ce sont autant de tentatives pour enchanter le réel et y projeter le sceau de sa propre personnalité. Alex Beaupain a magnifié la mythologie de la tristesse bobo parisienne, on regrette l’arnaque poétique, la fausse humilité des textes, le narcissisme de l’aventure mais on saluera finalement le geste, sa vigueur asymptotique.


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