Corps et âme de Frank Conroy. Règle n°1 : ne pas se fier aux titres genre collection Arlequin.

Il peut en être des livres comme des films ou des plats qu’on vous présente sur une carte de restaurant : tout de suite ça sent le lourd, le trop sucré, l’amer, le difficile à digérer, le plat qui se donne des airs et finalement déçoit son monde. Ça doit être ma déception des restaurants haut de gamme avec rien dans l’assiette, et ma hantise des films d’auteurs avec plein de beau monde mais aucun script qui me fait parler comme ça.

Corps et âme, ça me semblait déjà un peu ça : soupe de fraise dans sa chantilly fondue arrosée de sirop sur-vanillé. Je voyais le sirupeux, la belle couverture qui cache le contenu Arlequin (sur laquelle je ne crache pas, attention, ils ont le mérite sur certains éditeurs de savoir ce qu’ils vendent et de le vendre quand même avec soin !). Bref, le truc j’accroche pas, je vois le nom, je me marre et je le repose.

Il a fallu toute la force de conviction de mon libraire, un saint homme, pour me dire que si, ça j’allais aimer, si si ce truc là, Corps et âme, même si le titre a le son des déclarations d’amour que je fuis.

On fait confiance à J., on prend le livre, on l’ouvre dans le métro… et on se prend bientôt 40 ans de jazz, de création, d’humanité, en pleines tripes, en plus de la barre du métro parce que vous avez failli louper votre correspondance et que vous avez bousculé tout le monde pour sortir, vu que vous étiez plongé dans votre livre. Les aléas des bons bouquins…

Claude a à peu près 7 ans, il ne sait pas trop, sa mère a accouché dans une église et ne tient pas à lui en parler, et pour le peu qu’il va à l’école, personne ne l’embête avec ces détails. La chance de Claude, c’est ça : sa mère obèse chauffeur de taxi qui ne s’occupe pas de lui, sa capacité à se débrouiller, et un vieux piano au fond de la cave où ils vivent. On pourrait récrier contre les ficelles bien connues de Dickens, Claude ressemble de très près à un Oliver Twist à l’américaine en sortie de seconde guerre mondiale. Et Claude au grand cœur tombe malade, s’en sort, fait des petits boulots puis finit aussi par être aidé par les gens qu’il croise au gré des rencontres. Oui, j’avoue, de temps en temps, c’est agaçant.

Mais ce qui tient toute l’histoire, c’est la Musique, révérée par Conroy, lui-même pianiste de talent et passionné de Jazz.

Sortie de la Seconde Guerre Mondiale, arrivée victorieuse des soldats, puis spectre du Communisme, racisme, description des campus des années 50… ne sont là que pour aider à récréer le réalisme des États-Unis d’après guerre, où le jazz est partout et toujours plus intense. Claude découvre le piano (mais non, pas Martine apprend à lire, suivez !).

Soit.

Il est prodige, gros bosseur et très bien entouré, ce qui ne nuit pas à une carrière comme chacun le sait.

Alors, là, soit c’est trop gros pour vous et vous lâchez, soit vous restez. Je reste, Julien. Pardon, c’est plus fort que moi.

N’empêche, vous faites le bon choix.

En fait, Claude, c’est surtout le prétexte habile pour Conroy de nous inculquer – si je n’ai pas dit découvrir, c’est qu’il y a du professeur dans Conroy – inculquer donc tout ce qu’il aimait tellement : le Jazz, Art Tatum, Charlie Parker, la complexité de l’oreille humaine et de la composition musicale, la musique comme un territoire indéfini et envoûtant. Il faut être passionné comme Conroy pour pouvoir lire d’une traite Corps et âme sans s’arrêter au moins une fois sur une encyclopédie et se faire confirmer que oui, ce grand compositeur a bien existé. Et après ? Quand bien même Conroy ne ferait que les sortir de son imagination, on en est que plus épaté encore de leur humanité et de leur science sous cette plume à la Scott Fitzgerald. La musique était un monde tout petit avant que Conroy nous le redessine, dans cet amour si intense qu’il ne craint pas d’y inscrire des explications parfois très pointues… mais là vous avez le droit de décrocher et de revenir au récit.

Frank Conroy n’a écrit que deux livres et quelques nouvelles. Écrire n’était pas son métier, il avait connu le succès grâce à son autobiographie, là aussi très orientée jazz et musique. Moins connu aujourd’hui pour sa musique que pour son livre, c’est déjà un bel hommage, en soi, que d’aimer le jazz par ce qu’il en a écrit.

Réécouter Art Tatum, le fameux Tea for Two de la Grande Vadrouille ou même Yesterday.


Se perdre dans le dédale des noms et des accords qui ont fait le jazz, le be-bop, et rêver de ces mains sur les touches noires et blanches des pianos, ressortir des noms du piano (Thelonious Monk) pour se plonger dans ceux des cuivres (Louis Armstrong, Parker,  Miles Davis…)

Charlie Parker, dit aussi Charlie Yarbid Parker

On finit par pardonner à l’auteur de nous faire un héros un peu lisse, un peu trop facile à adopter, un peu trop bon et trop aidé aussi… mais on se dira que c’est la jalousie qui parle et on finira quand même le livre avec regret, définitivement mordu.

6 thoughts on “Corps et âme de Frank Conroy. Règle n°1 : ne pas se fier aux titres genre collection Arlequin.

  1. Oui, c’est étonnant, il a en fait assez peu écrit alors qu’il a un véritable talent. Mais il était un musicien de talent. C’est vrai aussi qu’il explique aussi dans ce livre certaines choses, c’est très pédagogique. J’ai vraiment adoré.

  2. Je ne l’ai pas fini ! En fait je suis tombé sur ton article en cherchant sur internet des infos sur le livre en lui même, et puis j’essaie de retrouver les personnages réels, s’il y en a. Particulièrement, pour l’instant, celui de Victor Wolff. Je n’ai pas trouvé jusque là d’indice sur l’effective fiction ou réalité des musiciens.
    Je partage ton sentiment de facilité quant au personnage de Claude, il ne me surprend pas assez… Enfin ! Je m’étale, je voulais juste te dire que j’aime bien ton article, et qu’à l’occasion préviens moi si tu fais de nouvelles découvertes.
    Bye

    • Je n’ai pas cherché tellement sur Victor, plutôt sur Frescobaldi, Fredericks et le Maestro. A ce stade, je n’ai pas trouvé de personnages réels parmi ces 3 là et quelques autres : Frescobaldi était un musicien italien du 16e, assez moderne dans sa création mais pas particulièrement violoniste;et Fredericks pourrait faire référence à Chopin. Mais je n’ai aucune affirmation. Si tu découvres plus de trucs, je suis preneuse !

  3. je viens de finir ce livre qui m’a passionné. Pour moi, au dela de la musique, centrale dans tout le livre, il s’agit avant tout de transmision, d’éducation, d’apprentissage (pas seulement de celui de la musique),de paternité, d’inné et d’acquis. Bref de tout ce qui construit la relation entre les générations, faite de dons, faite de de confiance, d’amour.

  4. assez d’accord avec votre point de vue ; c’est un poil agaçant tous ces gens super bons et super sympas mais heureusement le dernier quart du livre est plus sombre et rend le bouquin plus « épais » ; au final un très bon livre, que l’on connaisse ou pas le solfège ou la musique en genéral

  5. Si, il faut se fier au titre : Corps et âme, c’est la traduction de Body and soul un standard du jazz joué par tous les maitres : Ella, Billie Holiday, Coltrane, Mingus, Coleman Hawkins, la liste est longue …..

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