La Vie au Ranch : une rencontre pour de vrai.

C‘est un samedi chez Prune, le long du Canal Saint-Martin, que nous avons rencontré Eulalie Juster, une des actrices du premier long métrage de Sophie Letourneur : La Vie au Ranch. Eulalie arrive, casque de scooter sous le bras, pull vert électrique, accrochée à son portable : c’est bien elle qu’on attendait. Les cheveux décoiffés juste comme il faut, la même éloquence que dans son rôle de Lola, nous pouvons commencer. Voici un article à quatre mains sur une rencontre et un film, par Emmanuel et votre serviteur.

Trois copines : Pam, Manon et Lola. Une coloc, une bande de potes et du vin cheap. Voici le « pitch » de ce petit buzz du cinéma français que nous avions évoqué il y a plusieurs mois, alors qu’il n’avait pas encore trouvé de distributeur. Emmanuel et moi étions allés voir ce quasi ovni dans la semaine.

D’abord, une rencontre

 

Sophie Letourneur est une réalisatrice et scénariste française. Eulalie Juster est une étudiante parisienne, comme ses camarades de La Vie au Ranch. C’est une rencontre au carrefour d’une nuit parisienne qui permet à la première d’aborder le groupe de « potes » de La Vie au Ranch . Ainsi, c’est la rencontre d’une professionnelle et d’acteurs issus du quotidien, mais aussi la rencontre d’un film et d’un public, enfin notre rencontre avec Eulalie. Une jeune fille bien vivante, difficile de distinguer le rôle de la Lola du ranch de ce qu’est Eulalie dans la vraie vie, pourtant comme elle nous l’a dit, dans la vraie vie Eulalie est moins « bolossant(e) ».

 

Un film qui bouge

 

Tout le monde ou presque s’accordera à dire que La Vie au Ranch est un film qui sort des sentiers battus, même pour les auteurs des critiques les plus véhémentes. Un scénario impalpable, des dialogues peu écrits, un naturel déconcertant voire gênant. Nous nous entendons avec Eulalie sur l’idée d’un film ovni, d’un anti-film qui s’éloigne des codes traditionnels du cinéma. En discutant, on comprend que le film s’est en effet réalisé en marge de ce que pourrait offrir un long métrage « classique ». La réalisatrice se nourrit de sa biographie pour repeindre la fresque de ses souvenirs. Quand souvent l’art cherche à sortir un artiste de lui-même, ici c’est un mode de création en lien direct à l’introspection . Ce qui rejoint le mode de recrutement de ses acteurs. Si Eulalie souligne le grand professionnalisme d’un film qui peut paraître bricolé, rien ne cache l’amateurisme initial des acteurs. Nécessité pour servir le film puisque tout le travail est basé sur le réel et l’absence de narration qui le surpasserait, l’amplifierait ou l’affadirait. C’est donc un film qui bouge les codes du cinéma et qui bouge le spectateur (parfois littéralement, certains spectateurs sortant avant la fin du film).

 

Réalisme et incertitudes

 

Ce qui peut décevoir le plus aujourd’hui, au cinéma comme dans nos vies, c’est l’anti spécialisation, la superficialité, le mode « multivie » comme disent publicitaires et marketeurs. Bref, cette idée étonnante qu’il y aurait plusieurs vies dans une vie. Ainsi, on peut être à la fois étudiant, journaliste web, guitariste semi-pro et Don Juan. On peut aussi croire aborder tous les thèmes de la philosophie en de bien maigres ouvrages. Ainsi, dans ce film, trop de thèmes sont abordés sans être traités à fond : la féminité, la jeunesse, l’emprise du groupe, etc. On regrette alors le manque de parti pris plus franc. On s’étonne d’un regard assez neutre quand on aurait pu attendre un œil plus acerbe. Pourtant il ne s’agit ici que de réalité.

La principale qualité de La Vie Au Ranch est en effet son réalisme. Mais c’est aussi son principal défaut. Si le film parvient à retranscrire le quotidien, il peine à maintenir un rythme, à transformer la banalité en « autre chose », se perdant dans une succession de fêtes, conversations légères et brouhaha.

Par son aspect documentaire, le film contemple son sujet de loin, excluant le spectateur. La vie du groupe semble profondément extérieure et autonome, comme l’exprime notamment l’imbroglio (volontaire) des conversations et des événements. Letourneur ne cherche pas à pénétrer ce groupe qui finira par étouffer ses membres. Elle tourne autour. S’il s’agit sans doute d’un bon moyen pour préserver l’unité du groupe, le résultat est déroutant, irritant par moments, donnant l’impression d’écarter le spectateur de l’action. 

Pourtant, des pistes prometteuses sont lancées tout au long du film. Le film en regorge. Mais elles sont souvent abandonnées en cours de route. Ainsi, la discussion ridicule des cinéphiles (la meilleure scène du film, dont vous pouvez voir un extrait plus haut) n’est pas suffisamment exploitée alors que cet angle pourrait apporter plus de richesse (Eulalie était d’accord sur ce point).

 

Ceci n’est pas un film générationnel sympa

 

A distance de son sujet, Letourneur ne prend pas parti. Elle livre un matériau brut. Reste à l’interpréter. La majorité des critiques semble privilégier une lecture gaie et légère du film (assez conforme à sa bande annonce). Ainsi, dans Le Cercle sur Canal Plus, l’inénarrable François Bégaudeau y voit un joyeux bordel comique, éclipsant malheureusement sa part d’ombre.

Il ne s’agit pas de nier le comique de La Vie Au Ranch mais d’insister sur sa tristesse diffuse. Peindre ce film en un simple « girl movie » authentique, décomplexé et comique revient à nier son désespoir refoulé. Cette tristesse inexprimée et inexprimable. Souvent, on a l’impression que les personnages rient pour ne pas pleurer. Si elles se noient dans le groupe, dans le potache et dans les histoires d’amour indécises, c’est aussi parce qu’elles sont toutes un peu paumées. Si elles finissent par grandir, en s’éloignant du groupe, elles ne semblent pas « guéries » pour autant. En cela, loin du portrait idyllique d’une jeunesse insouciante, le film ne parle pas seulement de la gente féminine. Il parle de la jeunesse dans son ensemble – ou du moins d’une partie. Il parle de sa difficulté à grandir, à faire des choix, à exister.

De retour à la vie, pas si éloignée du film, Eulalie a repris les études. Ce film lui a permis de faire ses preuves et de s’affirmer dans un projet artistique original.  À elle d’en élaborer de nouveaux, à nous de la remercier encore pour ce café entre deux averses, dans l’un des épicentres bobo qu’elle récuse tant.

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