Bobo : pas moi, mais les autres…

Quand on m’a dit « thème : bobo, t’as le champ libre », comment dire ça paraissait pas insurmontable comme papier à écrire. Et puis, le jour J+2 (parce que je ne suis pas du genre ponctuelle-stressée de la montre), rien.

Du coup j’étais chez moi, à me ronger les doigts (les ongles avaient déjà disparus), le sujet était en noir sur mon écran blanc depuis la veille et je n’avais pas une ligne. Sur fond de Simon & Garfunkel, je ne voyais pas trop d’autres solutions qu’un grand débat avec un prof de philo de mes amis pour disséquer un peu mon sujet.

Et c’est Pierre qui a lancé le sujet, comme ça naturellement, tout juste arrivé mais déjà une tête dans mon frigo à la recherche d’une bière.

«- Ah ta musique, c’est The boxer, S&G, pas mal. Mais par contre c’est bizarre, ton son est un peu lointain, un peu vieux »

Et là, fière : « Oui c’est normal, c’est le vinyle de mon père.

– T’écoutes des vinyles ? Ah le bobo ! »

Stupéfaction

« Ben non, je ne vois pas ce que tu veux dire, j’ai les vinyles de mon père et du coup j’ai acheté un tourne disque et je les écoute.

– Genre… Réponds plutôt : t’as hérité des vinyles et t’as acheté une platine OU t’avais envie d’un tourne disque et du coup t’as récupéré ses vinyles ?

– Ben…

– Bon ben voilà, t’es bobo. »

Ça me cataloguait sec. Un peu énervée et pas d’accord, j’ai rétorqué que non, qu’un bobo c’est pas ça, un Bobo ça s’habille chez Zadig & Voltaire, en râlant que c’est trop cher et que ça tient pas en machine, que ça téléphone en iPhone, qu’un bobo c’est en scooter Vespa… donc pas moi quoi. Les autres peut-être mais pas moi.

Soupir de Pierre « Tu me cites Renaud là. T’as pas vraiment creusé ton sujet, juste lu Wikipedia ou quoi, je vais pas le faire à ta place ton truc blabla… » Eh oui Pierre, c’est un prof malgré tout.

Et le débat s’est lancé. Et j’ai eu droit à un cours magistral sur les Bourgeois-Bohèmes. Que je m’en vais vous restituer, parce que c’était passionnant.

Un bobo c’est au départ le terme utilisé par David Brooks pour définir l’évolution d’un yuppie, comprenez d’un golden boy américain. Mais comme toute bonne espèce animale, le bobo a muté différemment sur son sol d’origine et après exportation. Du coup le bobo français est un être différent du bobo US, pas élevé aux mêmes bonus bancaires ni aux mêmes sociologies politiques. Mais on va rester sur le Bobo Français.

Le bobo Français ne s’est pas toujours appelé Bobo, mais on lui crachait déjà un peu dessus avant. Avant on parlait de Gauche Caviar : on avait déjà la notion de bourgeoisie et d’argent, mais moins celle de la vie de bohème. Même si à bien y réfléchir on colle évidemment plus difficilement l’étiquette Bohème à des gens de Droite. Gauche Caviar, ça englobait tous ces gens qui votent à Gauche et ont des idéaux révolutionnaires, parlent d’un Etat qui aide les plus pauvres… mais râlent sur leurs impôts et ne se mouillent pas vraiment pour les autres. En gros, Gauche caviar, c’est de l’argent donc une vie facile -bourgeoise, bio, globe trotteuse ou tout ce qu’ils veulent qu’elle soit- et des discours politiques de Gauche, faciles à tenir quand on est à l’aise financièrement.

Gauche Caviar, ça englobait aussi les gens hors de Paris : on pouvait être gauche Caviar et de Bordeaux ou de Lyon. Alors que le Bobo- Bourgeois Bohème, c’est très parisien et plus forcément de gauche. La preuve récente (parenthèse marketing, navrée, déformation professionnelle), c’est le Figaroscope, supplément Parisien du Figaro qui promeut sa nouvelle formule à coups de Bobo toi-même un peu gamins.

(Parenthèse pour dire que d’ailleurs, on en soupe pas mal du bobo dans les médias qui justement, veulent recruter ces gens friqués, qui sortent et veulent être hypes… des bobos donc, par raccourci.)

Du coup, on se dit que Bourgeois Bohèmes ne veut plus dire de Gauche mais juste friqués et voulant être sur les plans branchés de la capitale.

Là encore, une étiquette facile, le coup du bobo Hype, dans le Milieu, qui connait les Gens Importants qui font LA vie Parisienne (les majuscules, c’est pour le côté snob et insistant) : n’empêche que le bobo, on l’imagine surtout en pubard, dans la comm’, le web, les médias, le monde de la nuit. Un boucher charcutier bobo, ça fait plutôt rire. Pareil pour un ingénieur informaticien.

Dans l’imaginaire cynique des autres parisiens (où commence le vrai de la légende urbaine ? autre sujet potentiel de débat, tiens !), c’est dans le milieu, toujours in, avec le dernier look, le dernier gadget technologique que l’on reconnaît le bobo : ça connait la dernière friperie Hype et le dernier cocktail à la mode, ça sort dans des bars mi-guinguette mi-classieux mais toujours blindés, sauf que lui a été invité par bristol. Et ça peut effectivement encore avoir un discours de gauche, même si maintenant on ne parle plus politique, parce que « là on est mal parti pour 2012… »

Sonnette d’alarme.

A ce rythme et avec ces descriptions : 1/ la moitié de Paris est bobo 2/ je vais me faire beaucoup d’ennemis 3/ Je suis peut être dans une de ces catégories mais je ne vois toujours pas le lien avec mon tourne disque.

Pierre, très sérieux :

« Parce qu’il y a deux types de gadgets technologiques : le gadget au design neuf, classe, américain, qui fait globalement baver tout le monde, bobo comme désargentés comme mère de famille nombreuse (qui peut aussi être bobo attention, Bobo c’est tous les âges, toutes les situations maritales, l’exemple type étant censé être Vanessa Paradis et son Johnny.). Et le gadget neuf qui se joue vieux et/ou rétro. Et ça c’est bobo. »

Là, on a cité des exemples pendant des heures, je vais tenter de vous la faire courte.

En gros, le bobo a les moyens (Bourgeois) donc il a déjà ou peut s’offrir facilement le neuf. Seulement, le design neuf, c’est bien mais ça vieillit. Parfois vite.

Or, un équipement de 2 ans est moins bien/glamour/enviable/plus lassant qu’un équipement de 20 ans (vous vous souvenez de votre baladeur cassette de 1995 ? voilà vous m’avez compris…). C’est le principe du Vintage : de la brocante à la friperie (Bohème), des lampes Jielde au liberty fané des robes de votre mère, si ça a vécu, si ça a une histoire, si personne d’autre que vous ne l’a ou si ça rappelle ces années bien meilleures qu’étaient les années 60-70, les années d’avant la crise et le chômage… c’est HYPE… donc bobo.

Je ne vais pas m’arrêter sur la mode, où on sait déjà que les cycles de vie mort et renaissance d’un habit sont de 20 ans environ (je vous conseille de faire vous-même le test : avec le liberty, la saharienne, les ballerines, la frange, la découpe des maillots de bain, les modèles Vuitton et Hermès…).

En design technologique et mécanique, sans être expert, vous n’avez pas pu passer à côté. Le plus récent en date : le Lomo.

La petite histoire est importante (un bon vintage et donc potentiellement un produit bobo passe aussi par l’histoire) : la Lomographie est un courant inventé par les détenteurs des droits de vente des appareil Lomo, qui promeut les photos en lo-fi (ou low-fidelity). Sous prétexte de se démarquer des appareils hauts de gamme, qui se battent sur des critères de meilleure qualité photographique, la Lomographie vous propose de revenir à des photos jaunies, saturées en lumière et vignettées.

Ainsi, pour le prix d’un appareil de bonne qualité proposant des photos classiques, vous pouvez acheter un appareil légèrement plus lourd, au design rétro reproduisant celui des appareils de l’époque soviétique, et produisant donc des photos techniquement « ratées » ou tout du moins vieillies. Un jouet, cher mais un jouet, avec coque colorée et interchangeable, pour ceux que faire des photos classiques ne fait plus rire, et qui préfèrent donner à leurs clichés une couleur année 60.

Pourquoi pas, après tout ? Mais est-il à ce point besoin de se prendre au sérieux pour édicter des règles dans ce club des lomographes (tel que « Moque-toi des règles ! ». Franchement depuis quand demande-t-on la permission pour ça ?!), jusqu’à s’organiser en « ambassades de la Lomographie » ?

Ou commence le fun, ou s’arrête le marketing et la pêche à la cible friquée ?

Sans aller jusqu’à ces appareils, il suffit de regarder le déferlement d’appareils au design repris de modèles plus anciens : Lumix reprend depuis plus de 7 ans le look des anciens Leica, les radios, réveils, casques audios, luminaires, petit et gros électroménager surfent sur la vague année 60-70 américaines sans honte. Sans parler de Vespa qui n’a jamais aussi bien vendu ses scooters repris du modèle initial Piaggio. Une manière de revivre le charme de l’italie des années 50 et de Vacances Romaines.

Et mon pick-up alors ? Là aussi, un retour de la demande des lecteurs de 33 et 45 tours : à la Fnac il y a 4 ans, le nombre de tourne-disques en démonstration ne dépassait pas 4 exemplaires et vous aviez de la chance s’ils étaient disponibles en stock. Mais je ne scratche pas et je ne prétends pas avoir une oreille suffisamment fine pour distinguer un son plus chaleureux via les vinyles sur mon tourne-disque que  via un CD ou le téléchargement de mon ordinateur. Un vinyle, c’est aussi plus de soin, enlever la poussière avant écoute, changer le diamant, régler le poids de la molette, changer de face toutes les 20 minutes. Alors pourquoi la difficulté du vinyle plutôt que la simplicité de Deezer ou Spotify.


Je n’ai pas d’explication rationnelle, juste une envie de vieil objet et d’un côté rétrograde. Et peut-être que c’est ça finalement être bobo : arriver à un stade où ce qui vous intéresse dans un domaine c’est l’originalité, l’histoire et la complexité, l’objet le plus rétro avec le plus de contraintes. Pourquoi le bobo serait-il plus Vélib que métro, Lomo que Lumix, vinyle que écoute libre sur ordinateur (Myspace, Deezer ou Spotify…), bottes que sandales par 40° ? Une vie normale, simple… mais améliorée par un côté original et vintage, où la contrainte n’est qu’un « caprice de puissant » (pour ne pas dire de riche, vu le prix d’une location Vélib ou d’un ticket de métro).

Ok c’est un raisonnement qui se tient moins pour la mode, Zadig et Voltaire et toutes ces marques parisiennes aux prix démentiels. Mais c’est là plutôt l’effet capital, qui expliquent ces jeunes filles de 14 ans avec un sac Vanessa Bruno et un gloss Chanel (ce qui poserait quand même l’idée d’un âge minimum officieux pour être bobo ? le débat est ouvert…)

Mais deux questions : est-on bobo si on n’a qu’un seul de ces aspects ? si j’ai juste un Lomo et pas tout le reste, ou si je ne suis pas un riche? Humm probablement pas. Pauvre implique pas bourgeois… mais parfois dans le look, ça ne peut pas se voir (la vieille feinte du vintage justement, qui brouille tous les codes). On partait du principe que c’est la compilation de plusieurs points qui faisait de vous un personnage vintage, agaçant et donc bobo, et on finit par en douter : y’aurait-il des faux bobos ?

Et aussi : puis-je être bobo et autre chose ? comme beauf le dimanche et aller à Bricorama en jogging ? Ou avec des rouflaquettes et un goût certain pour les chemises à pois ? Y’a-t-il un style capillaire Bourgeois Bohème ? Bobo, est-ce que ça résiste au mauvais goût ? Est-ce juste un mode de vie consumériste qui embrasse toutes mes autres activités ou est-ce juste une facette de ma vie ? en gros, puis-je être bobo juste 50% de mon temps ?

Et là, je suis submergée d’un tas d’autres questions : puis-je être bobo si j’écoute du rap/ de la salsa / si je chante (faux) sous ma douche ? Et pire : si je ne sais pas manger correctement un sandwich ou si payer mon coca 10€ me met hors de moi ?

Et si finalement, le bobo, c’était le Blond de Gad Elmaleh,  le gars parfait, looké, riche, toujours cool, skiant à Megève, mais version Parisien ?!

Humm grosse allégation… Pour ne pas vous dire n’importe quoi, je vais retourner visionner le spectacle, on ne sait jamais…

Si le coeur vous en dit, jetez un œil à ça :

BD Dupuy-Berberian Bienvenue à Boboland, Fluide Glacial

Le dictionnaire du look : une nouvelle science du jeune Ed. Robert Laffont, pour un fou rire intelligent et bien documenté sur les looks de chacun… Comme quoi, le bobo n’est pas si évident à reconnaître et pourrait se retrouver dans plusieurs catégories.

 

Crédit photos de la pub du Figaro : bobo de merde.


 

 

 

 

 

2 thoughts on “Bobo : pas moi, mais les autres…

  1. Très sympa cet article, parole de bobo (de merde) qui est aussi basque, ce n’est pas incompatible… C’est un long débat, et ayant pourtant l’occasion de l’observer de près depuis près d’un an, on ne peut pas dire qu’il y a un seul type de bobo… D’où le fait qu’effectivement, une grande partie de Paris est bobo. Après, quand Le Figaro s’en revendique, Ca ne veut pas dire qu’ils le sont, ils surfent juste sur une mode…

    Mais être bobo, c’est aussi ne pas l’assumer vraiment : tu l’es donc certainement un peu😉 Courage !

  2. « Bobo », c’est en effet tout le monde sauf nous. Ca remplace un peu le « con » d’autrefois : vous savez, celui qui généralise sur « les cons » (« à quoi on reconnaît un con ? », « je supporte pas les cons », etc.) est souvent un « gros con » selon nos propres critères…

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