Mon Panthéon des grands hommes. Et Romain Gary en président suprême.

Cet article n’a aucun lien avec une chanson bien connue de Patrick Bruel, pas plus qu’avec un classement du Guinness Book des records sur les géants de ce monde. Amateurs de curiosité et de chansons françaises sentimentales, passez votre chemin.

En fait, il y a quelques jours de cela, je sirotais un demi citron avec quelques joyeux drilles… et une jolie idiote.

Refaire le monde avec des potes, c’est cool. Quand en plus y’en a un qui ramène une jolie idiote, qu’on ne retrouvera probablement pas à ses côtés à la prochaine sortie, ça fait des anecdotes pour les 10 prochaines années. Mais en plus, là, j’avoue, c’est limite du « hors concours » : elle ne sait pas que Cousteau est mort.



Bon. Je n’ai pas voulu vous froisser si vous ne le saviez pas, m’enfin vous étiez où ces 13 dernières années ? La fin de la diffusion de l’odyssée sous marine, plus jamais de mecs en pompons rouges, tout ça, non ?!

Et donc là, silence.

Sourires.

Consternation, un peu aussi. Même si y’a bien au moins un d’entre nous qu’a dû trouver le moyen de faire un clin d’œil significatif à notre pote. Ok, elle ne vivait pas en France à l’époque de sa mort. M’enfin, c’est un peu triste du coup, de lui annoncer ça. D’autant qu’elle rajoute, dépitée « ah c’est bête, j’aurais bien aimé le rencontrer en plus ». Eclats de rire un peu et puis, comme elle se fâche, on lui explique gentiment. Que oui, maintenant qu’il est mort, ça va être plus dur de l’interviewer. Mais que bon, même vivant, Cousteau, c’était quand même du grand homme, très occupé, pas toujours à terre, et que si les personnalités qu’on admire, ça se rencontrait si facilement, alors le pauvre Nelson Mandela serait encore plus débordé mais Manoukian lui ne croiserait plus personne.

Du coup, sirotant toujours mon demi citron, et laissant les autres convaincre la demoiselle que oui, Kurt Cobain aussi est mort, je pars à la recherche de mes personnalités à moi. Celles que je mets dans mon panthéon personnel des grands hommes et que je ne rencontrerai probablement jamais.



Pour la majorité d’entre elles, c’est réglé, ils sont morts. Exit Victor Hugo, les frères Marx, Lindbergh et St Exupéry, tant pis pour Apollinaire, adieu Marco Polo, Louise Bourgeois et Cook
. D’ailleurs faut que je me bouge si je veux avoir ma chance avec Woody Allen et Daniel Pennac, s’agirait pas de les louper.

Mais il y en a un que je regrette plus que les autres de ne pas avoir croisé : c’est Romain Gary. Mon number 1 dans mon panthéon des grands hommes. Comme un pied de nez à toute la littérature classique snob que j’ai dû ingurgiter enfant/pré ado/ado. Comme un sourire à tous les aventuriers de mon enfance et à la femme aviatrice que je ne serai pas. Et limite comme une absolution de tous les Don Juan passés et à venir.

Romain Gary, vous en avez forcément entendu parler, ou vous avez croisé un jour la couverture d’un de ces romans, de préférence agrémenté d’un magnifique trombone et de la critique du libraire, du style « Extraordinaire », « Un chef d’œuvre » ou que sais-je encore, de très large et peu évocateur. (Quand je vous dis que mon libraire est un saint homme…) Et je ne peux même pas dire le contraire…

Romain Gary, c’est la légende du seul homme à avoir eu deux fois le prix Goncourt dans sa carrière, parce qu’il s’indignait de penser qu’un écrivain ne pouvait pas être plus d’une fois excellent dans son œuvre et qu’on oubliait trop vite la beauté d’une œuvre devant la reconnaissance d’un nom.

Parce qu’il s’indignait beaucoup de ne pas voir le travail, la beauté, l’humanité récompensés à leur juste valeur, Romain Gary passa sa vie à écrire par coups de gueule, par réflexion humaine : sur l’exploitation de l’homme par l’homme (A charge d’âme), sur les dictatures cachées et les recoins de l’âme (Les Mangeurs d’étoiles), sur la deuxième chance qui est donnée aux hommes et ce qu’ils en font (Les Racines du ciel), sur l’Histoire et ce que nous en retirons (Éducation européenne, La Nuit sera calme).

Et parce qu’il y croyait plus qu’à tout, sur la bonté humaine (La Vie devant soi) et sur la magnifique capacité de rebondissement qui existe dans chacun d’entre nous (L’angoisse du roi Salomon).

Sur l’amour des mères qui nous fait avancer et ce qui nous fait humain (La Promesse de l’aube).

Mais aussi sur ses peurs à lui, de vieillesse et de décrépitude (Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable et Gloire à nos illustres pionniers), qui le poussent à se suicider en 1980.

Sur les méandres des institutions, leurs faiblesses (L’homme à la Colombe), ce qui le faisait rager depuis qu’il était entré dans des postes de diplomates après 1945.

Et c’est là la feinte du personnage. Parce que bon, mettre quelqu’un, homme comme femme, dans son panthéon, c’est forcément aimer plus que juste son œuvre, mais aussi son image, sa personnalité, l’envelopper d’un voile d’héroïsme et de mystère. D’ailleurs, c’est peut-être bien un peu comme tomber amoureuse : admirer,  détester que quelqu’un se vante de le connaître mieux que vous et en même temps, ne jamais tout savoir, sous peine de rompre le charme.

Et pourtant… Romain Gary, l’exception. Cherchez le fond du personnage, vous tomberez sur tous ces noms sous lesquels il a écrit pour que justement on ne puisse pas l’interrompre ou le contraindre à se taire.

Fosco Sinibaldi, en 1958, pour pouvoir donner dans L’Homme à la colombe, son sentiment sur les Nations Unies. La modification du nom du révolutionnaire Garibaldi, l’histoire d’un cowboy devenu le nouveau Jésus du monde civilisé, dont le centre se trouve évidemment dans le bâtiment des Nations Unies, la colombe remise au rang d’animal domestique voire de pigeon. Romain Gary/Fosco Sinbaldi ironise jusqu’à l’aigre, dans un livre tout entier noir, cynique et se désolant de la faiblesse des institutions mondiales d’après guerre.

« Par une belle journée de septembre 195., vers les onze heures du matin, la grande cage de verre du gratte-ciel de l’Organisation des Nations Unies étincelait dans le soleil d’automne, s’acquittant de sa mission pacifique, celle d’un grand centre d’attraction touristique américain« .

Mais Romain Gary c’est bien sûr Emile Ajar dès 1973 pour 3 livres dont le plus connu reste La vie devant soi, pour son 2e Goncourt. Parce que justement Romain Gary étouffe de ne plus être pris au sérieux, de vendre sur son nom et plus sur son contenu depuis le prix Goncourt de 1953 (Les Racines du Ciel… et je vous préviens, la description des 2 livres primés et l’évolution entre les deux, c’est pour un prochain post, vous n’y couperez pas !). Parce qu’il étouffe dans un monde convenu d’écrivains de renom et que son cynisme ne fait plus bondir, il change de nom et écrit dès 1973 sous un nouveau pseudonyme. Pris au piège d’un nom factice, c’est son neveu qui ira à sa place en tant qu’Emile Ajar à la remise du Goncourt en 1975.

Il alternera l’utilisation de ces deux noms pratiquement jusqu’à sa mort. Pour Pseudo puis L’angoisse du roi Salomon il sera Ajar ; pour A charge d’âme, Les clowns lyriques et Les cerfs volants, il signe Gary.



On aime un auteur pour son style, son écriture, sa capacité à faire vibrer chez nous une corde sensible. On peut aimer aussi Gary pour ce type d’anecdote et sa volonté de toujours surprendre et de toujours se faire entendre. On le lit finalement pour tout cela, pour sa capacité à nous faire croire à la bonté humaine, malgré un certain désenchantement et la perspective d’un lendemain qui chante moins qu’il ne l’aurait voulu. Pour un amour de la vie si fort que la perspective de la vivre de manière amoindrie lui semblait intolérable.

Je sors de chacun de ses livres encore un peu plus orpheline de Romain Gary et de ce que j’aurais voulu qu’il m’enseigne de la vie. Chacun de ses livres mérite qu’on s’y arrête et qu’on imagine l’homme qui était derrière ce chef d’œuvre (eh oui, je plagie honteusement le commentaire de mon libraire…) Et comme tous les hommes de mon panthéon, je l’imagine du coup jeune, vivant, avec une pétulance particulière et un charme fou.

Du coup, ne m’en veuillez pas, mais j’ai justement rendez-vous avec Georges Clooney, ce serait trop bête de le louper maintenant.

3 thoughts on “Mon Panthéon des grands hommes. Et Romain Gary en président suprême.

  1. Et son Traité sur la vie des pythons en milieu urbain?! La solitude imaginative d’un homme un peu manchot! Gros Câlin, mon favori de tous les préférés!!!

    « Lorsqu’on a besoin d’étreinte pour être comblé dans ses lacunes, autour des épaules surtout, et dans le creux des reins, et que vous prenez trop conscience des deux bras qui vous manquent, un python de deux mètres vingt fait merveille. Gros-Câlin est capable de m’étreindre ainsi pendant des heures et des heures. « 

    • J’avoue que Gros Câlin m’avait un peu déconcerté : trop de figures de style, et d’absurde à mon goût. Mais c’est très personnel.
      Je préfère la réflexion de L’angoisse du Roi Salomon, un certain « Aide toi, de toute façon le Ciel s’en fout » ou « « Au fond de chaque homme se cache un être humain et tôt ou tard, ça finira bien par sortir… ».
      Mais c’est un débat sans fin😉

  2. Ping : Steve McCurry à la galerie Frédéric Got, Romain Gary au Panthéon et l’album estival de The Terror Pigeon Dance Revolt (semaine du 28 juin) « Moustache

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