Vanité des Vanités, encore des Vanités

Vanité

Philippe de Champaigne — Vanité (détail), 1650 environ, Musée de Tesse, Le Mans

Si, comme l’a judicieusement souligné « une amatrice du genre » (j’y peux rien, c’est elle qui s’est baptisée ainsi) dans son commentaire à mon précédent billet sur l’exposition des Vanités à Maillol, la pensée des contemporains y est bien rendue, je me propose de revenir plus en détail, à l’aide de tableaux, sur ce que j’aurais aimé y trouver de la pensée des anciens.

Au menu, deux œuvres qui sont restées un peu trop dans l’ombre dans le parcours de l’exposition : La Madeleine pénitente de Georges de la Tour et la Vanitas de Simon Renard de Saint André ; ainsi que deux grands absents : Les ambassadeurs d’Holbein le jeune et la Grande vanité de Pieter Boel.

Georges de la Tour — La Madeleine pénitente

La Madeleine pénitente

Georges de la Tour — La Madeleine pénitente, 1640 environ, Paris, Louvre

Si le crâne est là, c’est moins pour nous hurler que la vie n’a pas de sens que pour nous donner une leçon d’humilité : cette peinture est celle d’un Memento mori serein. Le crâne est sagement posé sur les genoux de la Madeleine, il ne grimace pas mais semble au contraire lui aussi absorbé dans une méditation, les mains de la Madeleine le couvrant avec sérénité : la mort a trouvé sa place dans l’existence ; sans crainte, sans être menacée, la Madeleine l’accepte et son regard ne reste pas fixé sur le crâne mais le dépasse. Que regarde-t-elle donc ? Un miroir doré, dont le cadre ouvragé est le symbole des courtisanes : coquetterie et luxure. Mais, cette coquetterie, la Madeleine y a renoncé : à ses pieds gisent les bijoux et colifichets qu’elle a rejetés pour se tourner vers le salut. Et son miroir ne reflète que la flamme de la chandelle, seule au milieu de profondes ténèbres, qui, de taille improbable, prend une dimension sur-réelle, pour baigner la Madeleine d’une clarté bien trop forte pour une simple chandelle. Ce que voit la Madeleine, une fois débarrassée des vanités auxquelles nous gâchons nos existences, c’est son âme, ce qui restera d’elle une fois morte.

Outre les symboles et le sens du tableau, on prend un plaisir incroyable à observer la précision de ses éléments. Le porte-bougie en verre est d’une netteté immaculée, on distingue chaque aspérité du bois dont le cadre du miroir est fait… En comparaison, les traits de la Madeleine sont presque stylisés, épurés selon une géométrie qui n’est pas sans évoquer le fauvisme. L’ambiance très sereine du tableau, la palette restreinte de couleurs nous amènent à l’essentiel et donnent un tour presque allégorique à l’ensemble. Bref, c’est magnifique.

Simon Renard de Saint André — Vanitas

Vanitas

Simon Renard de Saint André — Vanitas, 1650 environ, Musée des Beaux-Arts, Marseille

Plus de transfiguration ici mais un réalisme cruel, une précision de la peinture quasi-photographique, comme si l’on avait voulu nous montrer qu’il n’était aucun recoin où la vie aurait pu rester cachée, oubliée. Sur un fond de draperies sombres, peut-être celles d’un funerarium, s’entassent des symboles du temps écoulé : sablier vide, chandelle éteinte, spirale des coquillages évoquant le ressort étiré du temps (coquillages vides, soit-dit en passant)… Et ces fleurs, peut-être magnifiques autrefois, désormais desséchées, réduites à leur plus simple expression, allégorie végétale du crâne pris en étau entre le violon et sa partition (une Allemande, morceau lent, souvent grave, à deux temps, dansé en couple). Les fleurs, le violon, la séduction, les amours, tout ceci ne sont que coquetteries, vanités qui se craquèlent et pourrissent aussi vite que nous-mêmes, prisonniers de nos pulsions. Observez la précision avec laquelle le ruban qui retient le bouquet est délié et terni. Aucune échappatoire non plus dans le crâne, dont aucun détail n’est oublié : sutures frontales, pariétales et temporales, foramen mentonnier, fait rare également, les dents sont particulièrement bien représentées ; seules les orbites semblent habitées du fait d’un jeu d’ombres inquiétant. On serait tenté tout d’abord de voir dans ce tableau un « cueillez dès aujourd’hui », mais il n’y a ici aucune place pour la poésie, aucune place pour l’espoir, et ce sont justement ces roses qu’on voudrait se voir invité à cueillir qui ornent ridiculement la sépulture oubliée.

Comment expliquer un contraste aussi violent entre ces deux Vanités ? Entre ces deux tableaux se trouve le fossé qui séparait l’Europe d’alors : le schisme luthérien. Pour les catholiques, Dieu est dans chaque chose, et chaque objet porte en lui Sa marque. Pour le protestantisme, il n’y a pas de transsubstantiation : la vraie vie est spirituelle, les choses terrestres sont à rejeter comme illusions, tromperies du démon pour nous attirer vers sa perversion. L’écharpe blanche des protestants apparaît d’ailleurs sur le tableau de Renard de Saint André. La division de la nature morte est de fait également géographique, et c’est en Espagne qu’on trouvera les peintures les plus mystiques (Par exemple chez De Zurbaran, dont les objets semblent irradier d’eux-mêmes d’une lumière qui les nimbe de grâce).

Passons si vous le voulez bien à deux pièces maîtresses du genre, qui, si elles ne répondent pas à tous les codes de la Vanité en tant que telle, en expriment cependant puissamment le sentiment.

Holbein le jeune — Les ambassadeurs

Les ambassadeurs

Holbein le jeune — Les ambassadeurs, National Gallery, Londres

Plus grand portraitiste de son époque, Holbein joint en 1533 portrait, mort et vanité. L’art du portrait, né au XIIIe siècle, découle de l’art funéraire : les tombeaux ne comportent que des représentations de mortels, nous amenant à nous rappeler que le temps nous fait disparaître, à méditer sur la mort. Dénoncé pour idolâtrie, Holbein fuit du fait de la Réforme en Angleterre et réalise à la Cour d’Henri VIII son chef-d’œuvre, souvent considéré comme l’origine des vanités.

Fait pour être placé au niveau du sol du château de Dinteville, le tableau représente les ambassadeurs grandeur nature, faisant face au spectateur avec silence et gravité dans un effet saisissant de trompe-l’œil.

Les ambassadeurs d'Holbein grandeur nature

Image gracieusement empruntée à Rabelais Arts
http://rabelaisarts.blogspot.com/2009/11/les-vanites.html

A gauche, Jean de Dinteville, ambassadeur de France à la Cour d’Henri VIII. Représentant le Roi de France, il porte une médaille à l’effigie de Saint Georges. Son âge est inscrit sur sa dague, symbole de sa fonction, et situe le personnage dans le temps dans la plus pure tradition funéraire. A droite, Georges de Sèvres, once du pape, s’accoude sur le Nouveau Testament : le pouvoir prend appui sur l’Evangile. Son âge est inscrit sur la tranche du livre.

Représentant la figure du pouvoir en soi, temporel et spirituel, tous deux s’appuient sur deux étagères constituant des précurseurs de la Vanité et dont la disposition n’est pas laissée aux hasard : en bas, la Terre, en haut, le Ciel.

L’étagère du bas comporte une mappemonde (on vient de découvrir l’Amérique) sur laquelle figure en rouge le trajet de Magellan — ce qui pour des humanistes comme Erasme est symbole de vanité : au lieu de se tourner vers Dieu, l’homme explore une Terre sphérique sur laquelle il n’est pas de terra incognita. L’Eglise évangélique condamne ces voyages qui ne peuvent que nous ramener à notre point de départ, nous faire prétendre à nous échapper d’une Terre dont nous sommes prisonniers. A côté de cette mappemonde, un livre de logarithmes, Arithmétique des marchands, inventés pour élaborer un système d’assurances : vanité de la gloire et de la richesse. La musique, qu’il s’agisse du livre de chansonnettes amoureuses exprimant la concupiscence de l’homme, de la flûte, instrument des courtisanes dans l’Antiquité exprimant la séduction et l’érotisme, ou du luth, portant dans sa rondeur les mêmes symboles (pensez à l’Air du Mariage forcé de Lully), est tout aussi vaine. Une des cordes du luth est par ailleurs cassée : dans le Phédon de Platon, notre âme est comparée à une lyre dont la mort consisterait en la rupture des cordes. L’étui du luth quant à lui gît sous les étagères, comme un cercueil, ou bien plutôt un cadavre : une enveloppe vide d’âme.

L’étage supérieur des étagères décrit le Ciel à la manière des humanistes : un lieu de science, que l’intelligence humaine pourrait parvenir à maîtriser. Tout ce qui s’y trouve est humain : le globe céleste rappelant le système géocentrique et qui laisse voir la constellation d’Orion, les instruments de mesure du ciel (sextants et autres), le polyèdre servant à déterminer le jour de la semaine selon la date. L’Eglise est donc politique humaine : Dieu n’est pas présent, le Ciel est conquête.

Jusqu’ici, on pourrait penser que cet amas d’objets n’est là que pour rendre compte de la suprématie des ambassadeurs et louer leur pouvoir, en montrer l’étendue. Il faut se pencher sur le décor pour comprendre le renversement brillant qu’opère Holbein. Les cosmates, sols à motifs géométriques de marbre polychrome, laissent reconnaître pour n’importe-quel membre de la Cour à l’époque ceux de l’Abbaye de Westminster, plus précisément, de sa chapelle sainte. Nous sommes donc dans une église, et nous sommes au printemps, à Pâques, comme le signale le rideau vert. Ce rideau cache donc le crucifix, le message de Jésus. Nous sommes dans une immense Vanité, une Vanité grandeur nature.

Les objets des étagères, eux aussi grandeur nature, sont représentés avec un grain très fin, suspendus dans l’immobilité par la mort (rappelez-vous des dates épinglant les deux ambassadeurs dans le temps), quasiment hallucinés, ils sont trop exacts, sur-réels, non plus grandis par la grâce mais par l’illusion, la tromperie qui par ses attraits détourne l’homme de Dieu.

Que dire enfin de cette forme étrange qui couvre une large partie du tableau ? Longtemps appelée « os de seiche », elle permet de déverrouiller l’ambiguïté de l’ensemble de l’œuvre : il s’agit en effet d’une anamorphose, destinée à s’offrir à ceux qui sortaient par la porte située à la droite de l’emplacement du tableau. L’écrasement latéral de la perspective laisse apparaître un crâne. Nous sommes face à deux perspectives incompatibles : lorsque l’on court après la carrière, on ne voit pas la mort, lorsqu’on se retourne sur la carrière, on ne la voit plus, mais seulement la mort. L’effacement des vanités humaines laisse place au néant.

Pieter Boel — Grande vanité

Grande vanité

Pieter Boel — Grande vanité, 1663, Musée des Beaux-Arts, Lille

Probablement ma nature morte préférée, ce tableau clinquant, quand on y regarde de près, porte un fond d’une mélancolie extrême, doublé d’une ironie toute célinienne. Notons que, cas rarissime, c’est une Vanité dont le crâne n’est pas mis en avant : c’est le titre donné par Boel qui doit orienter notre lecture. Tout y passe : observez cet entassement absurde au premier plan, si informe et désordonné qu’on ne sait par où commencer.

Observez ce plat ouvragé dans lequel on se sentirait coupable de manger tant il est beau, ce plastron aux ornements délicats, ce cimeterre, ce carquois débordant de flèches qui évoquent ironiquement les militaria, ces natures mortes bramant la gloire militaire de leurs commanditaires à travers la peinture de leur armurerie ; cette ridicule petite statuette du cavalier en équilibre précaire à côté de cet oreiller admirablement tissé d’or : ces objets, pourtant précieux, sont là comme des rebuts, abandonnés. La mitre, la robe rouge doublée d’hermine du cardinal, la couronne, en somme, le pouvoir, le tambourin, le violon, le luth, la viole, le chevalet, la palette dégorgeant de pinceaux, les statues disséminées dans l’ensemble, en somme, les arts (mais aussi l’amour, rappelez-vous des Ambassadeurs), et toutes ces mille autres merveilles sont jetées là comme des bricoles, des jouets cassés. Le buste d’un quelconque empereur romain gît sous le plat, destitué de tout son prestige, renversé, et côtoie innocemment une coquille Saint-Jacques, à laquelle répondent calices et ciboires, dispersés dans tout cet étalage : la sainteté elle aussi est à terre. La mappemonde rappelle l’impasse, la finitude de la vie terrestre, au cas où le tombeau au deuxième plan ne vous aurait pas suffi… Ces objets sont ce qui reste de leur propriétaire. Et le crâne de trôner sur l’ensemble, inhabituellement discret — avouons-le, on aurait aisément pu s’en passer sans perdre un gramme de sens du tableau. Notez les lauriers qu’il porte, autre allusion directe à la vanité de la gloire terrestre.

Les voûtes, les statues, tout nous indique que nous sommes dans une chapelle : ces objets ont été disgraciés, rejetés par le divin, et voyez comme la statue, au fond de la galerie en ruines, pleure sur le destin des hommes, sous un toit effondré dans lequel on est tenté de voir également la rupture d’avec le céleste. Observez-le plus attentivement : celui-ci est recouvert de mousse. Il n’y a plus aucune présence humaine, plus aucune vie ici. On ne s’en rend pas compte d’emblée car le terne des murs se fond avec la tristesse du paysage au loin, mais la galerie est ouverte sur l’extérieur, sur un ciel vide et morne, un arbre maigre et dégarni, dont l’unicité est peut-être là pour montrer la solitude de l’homme détourné du divin. On est tenté d’y voir une métaphore du jugement dernier : ce bric-à-brac est ce qui restera des hommes une fois qu’ils auront disparu, ce que leur vanité aura entassé inutilement et qui leur survivra pour n’en rappeler que le néant des illusions. Voyez comme la perspective est subtile, comme le regard du spectateur est très insensiblement détourné des symboles à l’époque coutumiers pour en donner une synthèse ironique dont la lecture est opposée… et le tout sans ossements ! Voilà le reproche principal que j’ai à adresser à l’exposition de Maillol, qui même ne nous suggère jamais la possibilité que l’esprit des Vanités puisse se rencontrer hors d’un crâne.

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Pour d’autres commentaires de tableaux, je vous invite à visiter le blog Wodka. Si tout ceci vous a rendu curieux, vous trouverez ici un petit échantillon de natures mortes incontournables, dont vous pourrez compéter l’étude grâce au site de Jacques Darriulat qui traite du genre de la Vanité dans son essai intitulé Quelle vanité que la peinture… (formule reprise de Pascal, Pensées, B. 134 — L. 40 : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance avec des choses dont nous n’admirons point les originaux. »). Je tiens au passage à le remercier car sans ses enseignements j’aurais été bien incapable de rédiger cet article comme de comprendre tout ce à côté de quoi l’exposition du musée Maillol nous faisait passer !

6 thoughts on “Vanité des Vanités, encore des Vanités

  1. Ping : Vanités des vanités, encore des vanités ; Before Today de Ariel’s Pink Haunted Grafiti et la tournée CSP+ de Matthieu Chédid (semaine du 21 juin) « Moustache

  2. Merci pour cet article, qui redonne toute sa dimension au genre des Vanités.
    J’ai moi-même éprouvé la nécessité d’écrire un article en réaction à l’exposition du musée Maillol :
    « Ça crâne à Maillol », en collaboration avec Samuel Zarka, à lire ici : http://exploratricedesaveurs.com/2010/03/14/vanites-ca-crane-a-maillol/
    Gageons que l’exposition qui s’ouvre à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent saura éviter ce genre d’écueil !
    A suivre, donc

    • Merci beaucoup pour vos compliments.

      Votre article pointe mieux que le mien les points faibles de cette exposition. Bravo.

      Il me tarde déjà de lire votre commentaire sur la prochaine exposition à la Fondation !

  3. merci beaucoup pour cet article qui va m’aider pour mon bac!!
    je tenais à vous dire que la vrai citation est  » Vanité des Vanités, tout n’est que Vanités », c’est une phrase de l’Ecclésiaste, dans la Bible
    merci encore!

  4. Bonjour. Merci également pour cet article, sur lequel je m’appuie pour réaliser un dossier culturel sur les vanités (Bac de français à la fin de l’année oblige…). Je l’ai trouvé bien rédigé, et plaisant à lire.
    Je tenais juste à remarquer que La Madeleine pénitente est aussi appelée La madeleine aux deux flammes, du moins c’est sous ce nom que j’ai pu faire des recherches complémentaires à son sujet.
    Merci encore une fois!

  5. Je suis en 4e et je travail en français sur les vanités, votre article m’a apporté des connaissances en plus de mon enseignement au collège, merci beaucoup !

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