Théâtre coup de poing à la Colline : Combat de Nègre et de Chiens

C’est à un combat de boxe auquel nous assistons à la Colline. D’un côté le public, qu’on ne présente plus, de l’autre les personnages de Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Ils se livrent bataille dans le théâtre sous la direction de Michael Thalheimer, metteur en scène allemand. Le public prend des coups, autant vous prévenir, surtout si vous avez la chance de vous trouver dans les cinq premier rangs. Alors, pour ceux qui aiment s’en prendre plein la gueule au théâtre, ce spectacle est fait pour vous.

Le poids de la pièce et de l’ambiance des deux heures suivantes est suggéré dès votre entrée dans la salle. Le rideau est un mur épais, imposant, entièrement opaque qui remonte jusqu’au plafond du théâtre. Une petite porte se trouve sur la gauche, fermée. La scène de la pièce se passera en entier sur le seuil de cette porte, devant la maison de Horn, chef de chantier.



« Un lieu du monde »


Nous sommes sur un chantier en Afrique, mais on aurait pu être complètement ailleurs. Selon Koltès, sa pièce se déroule surtout « dans un certain lieu du monde ». Combat de nègre et de chiens ne parle ni de l’Afrique, ni des blancs, ni des noirs, ni de néocolonialisme, ni de question raciale. Elle parle de trois êtres humains, isolés dans un certain lieu du monde qui leur est étranger, entourés de gardiens africains. Ce que Koltès a voulu raconter, c’est le cri de ces gardiens qu’il avait entendu au fond de l’Afrique, lorsque ceux-ci s’interpelaient de manière étrange pour lutter contre le sommeil, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite.

L’histoire est celle d’un africain, Alboury, qui vient récupérer le corps de son frère, tué le jour précédent par Cal, le contre-maître. Horn ne peut cependant pas le lui donner car Cal a jeté le corps dans l’égout et qu’il est maintenant introuvable. C’est cette nuit de négociation au cours de laquelle les Blancs vont tenter de fléchir la volonté d’Alboury qui nous est donnée à voir.

Le mur se lève, lentement, dans le noir et découvre un décor saisissant, à peine éclairé.



Une double pente : une qui descend vers le public sous la forme d’une rambarde, et l’autre qui monte vers lui et dont on ne voit pas le sol. Les personnages sont là, immobiles. On ne voit que leurs silhouettes.


Le public encaisse une droite.


Le spectacle met en scène la peur des Blancs, cette peur qu’ils ont des Noirs et de l’Afrique et c’est ce que le décor veut rendre. Il est à la fois un intérieur, celui de la conscience des personnages, un extérieur, l’immensité de l’Afrique environnante et un huis clos, le seuil de la maison de Horn. Il est à la fois mis en lumière et laissé dans une obscurité obsédante.

Tout au long du spectacle le public est saisi par la beauté du texte et l’effroi suscité par la mise en scène, de sorte que Bernard Thalheimer nous offre en quelque sorte une expérience du sublime.

Le chœur de Noirs qui jouent Alboury en fond de scène, tantôt en haut et en bas du dispositif, sont l’empreinte lyrique du spectacle. Ils sont à la fois un personnage et la force narrative du texte. Ils concrétisent aussi la peur des Blancs qui, lorsqu’ils voient un Noir, croient que celui-ci en suggère des dizaines d’autres, cachés, qu’ils ne voient pas mais qu’il peuvent sentir. Le Noir n’est jamais seul, et il est parfois difficile de le situer exactement dans l’espace. C’est ce que suggère Thalheimer lorsque la voix d’Alboury est tantôt collective, tantôt individuelle, tantôt à gauche du chœur, tantôt à droite. Cette incertitude angoissante est l’un des ressorts de ce combat scénique.



Gauche droite-droite gauche, le public tient encore le coup.


L’effroi aussi, parce que ce spectacle est un théâtre de tripes, qui prend aux tripes et les retourne, dans le sang, dans la merde, dans la salive et dans la sexualité animale. Le personnage de Cal est celui qui exacerbe le corps et fait le plus surgir « l’instinct » comme il le dit lui-même. Tout est une affaire d’instinct et son jeu tout au long de la pièce est celui d’un animal, saisi d’une nervosité constante et qui ne maîtrise pas son corps. Ainsi, parce qu’il est une bête, Cal est d’autant plus dangereux et inquiétant qu’il est imprévisible. Et, dans son inquiétante étrangeté, il est toujours proche du public, l’interpellant au bord de la scène, l’agressant lorsqu’il tente de s’enfuir comme cette dame partie au milieu du spectacle qu’il montre du doigt en lui hurlant le texte tout en postillonnant généreusement dans les gradins. Le moment où il revient des égouts couvert de merde de la tête aux pieds est aussi un moment saisissant.

On est pris dans ce spectacle où les Blancs ne sont pas seulement les méchants et les Noirs les gentils. Les Blancs nous ressemblent aussi, leur racisme ressemble au nôtre même si nous le nions, même si nous sommes assez malin pour le cacher.


Uppercut suivi d’un crochet du droit, il chancelle…


Dans ce combat animal, l’humanité apparaît comme par accident, et seulement chez les Noirs. C’est dans la langue, l’autre terrain de l’affrontement, qu’elle apparaît. Le spectacle est en français mais tous ne parlent pas le même français. Horn et Cal parlent le français comme ils parlent leur langue maternelle, c’est-à-dire qu’ils l’utilisent comme une « machine conventionnelle » qui permet de dire des choses qui ne sont pas, de mentir ou de parler pour ne rien dire. Alboury, lui, parle le français comme une langue étrangère qui lui permet de transmettre un message et un seul : « je viens récupérer le corps de mon frère ». De là la puissance de sa voix, pleine et entière, contre la parole fuyante de Horn et de Cal. De là la force de son silence, et l’insipidité de celui des Blancs. Le français ne permettra jamais l’échange entre les personnages, qui se parlent sans s’entendre. Il est le terrain de l’affrontement. C’est seulement pendant la scène où Alboury parle à Leone en Wolof, langue qu’elle ne comprend pas, et qu’elle lui répond en allemand qu’il ne comprend pas non plus, que l’humanité et le chant du langage retenti. Cet échange est le moment où c’est l’émotion qui communique, et qui prend le pas sur le sens de ce qui est dit, qui lui, échappe. L’humain refait surface.

Jusqu’à la fin, où tout explose, le sang jaillit de la gorge de Leone, la boue s’étale sur le sol déjà maculé d’urine, la sueur dégouline des corps et le choeur des Noirs remonte progressivement du fond de la scène pour raconter d’une voix profonde, l’ultime combat dans la brousse obscure.


Vaincu par K.O.


COMBAT DE NÈGRE ET DE CHIENS – De Bernard Marie KOLTES.

Au Theatre de la Colline – A Paris, jusqu’au 25 juin 2010

Mise en scene par Michael THALHEIMER – Compositeur : Bert WREDE – Decor : Olaf ALTMANN – Costumes : Katharina Lea TAG. Avec : Cécile COUSTILLAC, Stefan KONARSKE, Charlie NELSON, et un chœur de dix comédiens.

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