Chronique du désastre : Salut, ça va ? T’es où ?

Ça commence forcément par un détail. Presque rien. Un léger désagrément dans l’air par moments. Qui s’insinue lentement. Un grain de sable dans la machine bien huilée de l’existence et du temps. Un frémissement cosmique dérange le bourdonnement routinier du silence. Quelque chose ne tourne pas rond. Vous interrompez votre sudoku, dépité. Le trouble devient presque perceptible, s’intensifie, éclot. Ça bouge. Ça fait du bruit. Mais où ?

Dans ce sac, semble-t-il.

Intrigué, vous déposez vos grilles de sudoku qui glissent sur la table encombrée de vieux numéros des Inrocks que vous ne lisez plus depuis que leur extraordinaire propriété absorbante vous a convaincu d’en garnir la litière du chat obèse qui roupille à l’autre bout de la pièce. Approchant du sac, vous sentez que vous ne vous êtes pas trompé. Celui-ci se déplace imperceptiblement sur le sol, agité de tremblements saccadés. Méfiant, vous vous rapprochez, après avoir préalablement regardé derrière vous pour vous assurer que personne ne vous observait. Ce n’est pas parce que vous êtes paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après vous. Vous vous approchez donc de cet objet étrange, apparemment animé par une force surnaturelle. Un OVNI ? Un esprit ? Le fantôme de Jean-Pierre Chevènement ? Le suspens est à son comble. Une mince goutte de sueur perle sur votre front, dévale le long de votre joue gauche avant que vous ne l’interceptiez nerveusement.

Vous vous précipitez sur le sac. Ne pas lui laisser le temps de se défendre. Ou de comprendre ce qui lui arrive. Agir. Vite. Vous ouvrez brusquement la fermeture éclair. Au contact du sac, un frémissement vous saisit. Son contenu est terrifiant. Vous tentez d’étouffer le cri d’horreur conforme aux circonstances. En vain. Votre plainte retentit dans toute la pièce, et au-delà.

La scène n’a duré que quelques secondes d’angoisse, de sueur et de tambour dans votre poitrine.


D’un geste de dégoût, vous finissez par extirper votre téléphone portable du sac. Les bruits affreux ont cessé. Plus aucune vibration. Le silence est revenu. Vous constatez du bout des doigts qu’un correspondant a cherché à vous joindre. Étonnamment, votre remarquable réactivité ne vous a pas permis de décrocher. Votre correspondant doit être en train de laisser un message sur votre répondeur. Vous recevrez bientôt un message vous indiquant « Vous avez un message ».

C’est maintenant que la véritable horreur commence.

Si l’on devait faire un classement des fléaux de notre civilisation, le téléphone portable arriverait en bonne place. Non pas tant le portable en lui même, bien sûr. Mais les usages qu’il autorise, les pratiques qu’il encourage.

Voilà un objet dont la capacité de nuisance a crû de manière inverse et proportionnelle à sa miniaturisation. Plus l’objet devenait petit, plus sa nocivité augmentait. La multiplication des fonctionnalités laissait imaginer un sombre avenir. Entre les mauvaises mains, cet appareil soi-disant inoffensif devint une arme. Véritable outil de terrorisme musical dans les transports en commun, il tyrannise jusqu’à son propriétaire qui, souvent, n’en a pas conscience. Lui qui confond les innombrables dérangements procurés par cette machine avec les preuves de vigueur de sa vie sociale. Lui qui est si heureux de pouvoir se servir de la-dite machine comme béquille sociale ou comme cigarette. Pour faire passer le temps. Avoir l’air moins seul au milieu de la foule d’automates ipodisés qui peuplent désormais les villes et font peur aux vieilles dames.

Malgré ses avantages assez minces, le téléphone portable reste un fabuleux remue-ménage arbitraire et imprévisible. Du lundi au lundi, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. A condition que votre batterie ne vous lâche sans prévenir, ce qui constitue et de loin – l’issue la moins funeste.

Derrière ces nuisances, qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg, se cache un mouvement de fond. Celui de la mobilité sans entraves des corps et des esprits. Le mouvement perpétuel des âmes mortes qui peuplent ce cimetière à ciel ouvert qu’on appelle la Terre.

Chaque conversation téléphonique – ou presque – commence invariablement par le même chapelet de questions dont on n’attend aucune réponse. Bien sûr, ces questions n’agrémentent pas que les conversations téléphoniques. Elles sont souvent, avec la discussion sur le temps qu’il fait, les simulacres de conversation des gens polis ou de ceux qui n’ont rien à dire – ce sont parfois les mêmes. Une sorte de lubrifiant social. Toutefois, le téléphone possède sa question, qui le distingue et complète le traditionnel « Salut, ça va ? ». Cette question, c’est bien sûr l’inévitable « T’es où ? ».

Combinées, ces questions créent un automatique « Salu-sa-va-T-ou ». Ici, la forme interrogative s’est depuis longtemps fait la malle, emportant avec elle syntaxe, orthographe et sens du jugement, nous laissant là comme des cons, à nous débattre dans la merde entre analphabètes. Dans le Salu-sa-va-t-ou, chaque question rhétorique est révélatrice. La première question n’est pas propre au téléphone mobile. Mais elle montre, en creux, combien il est inutile de s’intéresser vraiment au moral de son interlocuteur. L’homme contemporain va forcément bien, comme le sourire obligatoire qu’il porte en atteste. Son malheur est banni. Son bonheur, obligatoire. Sous forme chimique, si besoin. De toute façon, quelles raisons aurait-il de se plaindre ?

Moins rhétorique que la première, la seconde question est tout de même révélatrice d’un état d’esprit. Le « T’es où ? » révèle la nouvelle condition des individus : la mobilité obligatoire et constante. Je suis forcément partout et nulle part. Car monade nomade. La civilisation du portable est maintenant composée de marins errant dans un océan balisé et domestiqué. D’aventuriers de salon. Partout chez eux car chez eux nul part. Sans port d’attache ni repos. Sans autre destin que celui de l’agitation perpétuelle et contrôlée. Même jusque dans la jungle, transformée en sentier touristique balisé – ou en passe de l’être – le portable est le symbole d’un monde sans contre-allées. D’une dictature de la mobilité et du bruit.

Dring… Vous abandonnez vos réflexions errantes en un sursaut. Votre téléphone affiche le message prévisible et redouté : « Vous avez un message ». Décidé à l’ignorer, vous retournez à votre canapé. D’un geste las, vous saisissez le sudoku en faisant tomber le dernier album de LCD Soundsystem. Vous ne le ramassez pas. Après tout, cet album est aussi bien par terre. Puis, vous avez mieux à faire. Vous pouvez enfin cuver tranquillement votre rosé premier prix ouvert ce matin. Content, pour une fois, d’emmerder le monde dans le confort rassurant d’un dimanche cotonneux. Vous savez que vous aussi êtes un aventurier de salon, un rebelle du dimanche. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, vous êtes débranché. Ou peut être ne s’agit-il que de mensonges dont vous avez su vous persuader.

Dans la pièce voisine, vous entendez le chat ronronner. Puis soudain, un plouf aussi sonore qu’inattendu. Vous hésitez un instant. A coup sûr, ce con est encore tombé dans la cuvette des chiottes. Il est 8 heures du matin. Vous reprenez un petit coup de rosé. Les miaulements mouillés du chat se font plus résignés. Ce con attendra, vous avez un sudoku à finir.

5 thoughts on “Chronique du désastre : Salut, ça va ? T’es où ?

  1. L’image choisie est exactement l’idée que je me fais du « connecting people » : on est tellement reliés à la planète entière qu’on est surtout scotché dans la galaxie de son petit nombril et qu’on se concentre uniquement sur les gens qu’on connaît déjà, au point de ne même plus voir ceux qui sont en chair et en os à côté de nous. Cette xénophobie est-elle une réaction défensive face aux possibilités trop vastes, un effet indésirable de l’individualisme massif ? Les deux ? Davantage encore ?

    • Quand on discute avec quelqu’un et que le portable sonne, il est plus fort que tout, on coupe la discution… c’est triste.

  2. Ping : Combat de nègre et de chiens à la Colline, 6 recettes pour musique irrésistible et chronique du désastre (semaine du 14 juin) « Moustache

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