6 recettes pour musique irrésistible

Attention, voici une chronique musicale purement ludique (FRESH) ! Loin de moi l’envie de désacraliser la musique, mais j’avais depuis longtemps envie de faire un petit catalogue des choses qui rendent tout simplement une chanson irrésistible, souvent inconsciemment et tous genres confondus. Parce qu’on est toujours plus heureux quand on sait vraiment ce qui nous fait du bien… Pour les amateurs, voilà un guide pour aiguiser vos oreilles paresseuses, pour les musiciens en herbe, à vos marmites !

Recette n°1 : Les 10 secondes qu’on remet (vainement) en boucle

Ma préférée, parce qu’elle a paradoxalement le don d’énerver. Plongez l’amateur dans l’attente d’un passage bref qui n’arrive qu’une fois au cours de la chanson. La qualité intrinsèque de l’ensemble importe peu, l’essentiel est de créer un instant capable de produire chez l’amateur une dépendance, une soumission complète. Ce qui est délicieusement pervers, c’est l’impossibilité de remettre le passage en boucle, la magie ne se produisant que s’il y a attente préalable. Bien plus que ça, ce qu’il est important de faire ressortir dans cette recette, c’est la capacité du passage à souvent prendre une importance quasi biographique pour l’auditeur. Que ce soit une phrase, un air ou une ambiance, c’est dans ces moments, il me semble, que l’imaginaire de l’amateur investit l’univers musical de la manière la plus personnelle qui soit. Il se l’approprie, s’interroge sur ce qui le touche autant dans un si court instant, et c’est à partir de cette appropriation que le reste de la chanson s’illumine. Et puis rétrospectivement, c’est aussi ce qu’on retient dans nos vies : de rares moments assez brefs et souvent inattendus, « habités » par quelque chose d’immense.

Mon exemple fétiche: Young Adult Friction des Pains of Being Pure at Heart – le « don’t check me out » surgissant de la pulsation de la basse à 2min40.


Recette n°2 : Préférez une envolée finale « discrète »

Rajoutez du piment à vos envolées finales. En temps normal, tout au long de la chanson, l’envolée finale est préparée par un crescendo pour finir sur une apothéose prenant le contrôle déraisonné de nos sens. L’envolée est ainsi une donnée architecturale de la chanson dont on peut sentir l’arrivée de manière bien trop évidente et souvent grossière. Osez une envolée plus discrète et brève, une envolée impromptue, cela s’avère parfois bien plus classe et accrocheur ! Beaucoup de groupes pensent qu’il faut entretenir un long crescendo pour préparer la meilleure envolée finale. Pourtant, les plus belles réussites sont celles qui surgissent d’une chanson jouée sur une intensité presque égale et dont le revirement final surprend. Parce que l’humain n’aime pas les fins, on adore ces envolées finales inattendues, de part leur manière d’adoucir la façon dont une porte adorée se referme…

Mon exemple fétiche: Cornerstone des Arctic Monkeys – trois notes suffisent à introduire le final à 2min43sec


Recette n°3 : Chantez parfois à la limite du faux

Améliorez le plus grand des classiques, « le petit air qui rentre dans la tête ». On rappelle le procédé d’origine : une mélodie simple prend le contrôle de votre esprit sans se faire prier et annihile toutes vos facultés de concentration. Améliorer ce classique en opérant un changement d’octave (souvent aigu, plus rarement grave) à la frontière de l’artificiel et du kitsch. Le contraste aura pour effet de rendre la chanson automatiquement sexy ou terriblement ténébreuse. Vous paraitrez peut-être ridicule au premier refrain, mais au second, tout le monde bougera son cul et vous serez un grand crooner. Généralement, votre fan n’arrivera jamais à reproduire ces changements d’octave, il essaiera pourtant en vain sous la douche, ce qui rend le procédé d’autant plus irrésistible.

Mon exemple fétiche: Walking On a Dream de Empire of the Sun et son refrain ultra-sexy-que-je-vais-me-boire-un-morito-sur-le-champ.


Recette n°4 : Entends-tu la clochette derrière la satu ?

Il y a des groupes qui excellent à organiser joliment un sacré bordel. Au centre du melting-pot sonore où les instruments et les voix s’entrechoquent ou s’entrelacent, tentez de maintenir un « riff » offrant une ligne directrice contrastant avec le magma environnant. Le tout est de faire en sorte que cette ligne relativement stable, voire monocorde, opère un contraste infime mais saisissant:  si l’ensemble est saccadé, la ligne devra être continue, si l’ensemble est continu, la ligne devra être saccadée. Cette technique du « melting-pot ordonné » s’allie souvent avec la fameuse impression de « souffle épique » qui constitue la tension musicale la plus aboutie. La leçon à retenir : une musique irrésistible doit donner l’impression d’être tendue vers un but palpable (ou inversement, aucun but du tout !). Et le génie, c’est de faire émerger ce but par le plus infime plutôt que par le plus évident.

Mon exemple fétiche: Girls, Girls, Girls de Jay-Z, de discrets violons interviennent avant le refrain (1min09, 1min55) et donnent un « flow » épique à la chanson. Les violons lancinant offrent un contraste dramatique avec le va-et-vient léger des « chicks » remémorées par le « president » du hip hop.


Recette n°5 : En cravate, faites le macaque à la cool

Les chœurs que l’on répète en secret. S’il est entendu qu’on n’assistera jamais à une maîtrise aussi parfaite des chœurs que chez les Beatles (cela en devenait mystique), la recette ne vieillit pas et compose toujours avec cette veine si précieuse de la musique pensée comme une union originaire retrouvée entre les hommes. Les chœurs sont un concept rousseauiste en somme. Il n’y pas grand-chose à dire ici, à part peut-être que l’on s’étonnera de constater que les meilleurs chœurs sont ceux qui versent dans l’art de l’onomatopée. Les « Ouhh », les « Ahhh », les « Yeahs » chantés en arrière-plan offrent un mystère humiliant sur lequel les plus grands intellectuels du rock cassent leurs dents pédantes avec rage. La leçon à retenir est donc la suivante : pour faire une musique irrésistible, il faut parfois accepter le ridicule (comme tout grand chroniqueur).

Mon exemple fétiche: Churches under the Stairs de Bredan Canning, les chœurs classieux de deux chanteurs s’agrémentent de « ouhh ouhh ahahaha » subtils et totalement kitsch (à 1min20)


Recette n°6 : Mais qu’est-ce qu’il fout là ce pipo ?

Les coups de folie frôlant l’absurde ou le kitsch peuvent parfois payer lorsqu’ils sont bien menés. Les harpes de Florence + The Machine, les flûtes de Jethro Tull, le melodica de Pets, la cornemuse de ACDC, la boite à meuh de Vincent Delerm (rayez l’erreur) sont autant d’artefacts quasi magiques qui ont élevé des groupes au rang d’icônes supra-temporelles. Savoir marier le professionnalisme et le bizarre, c’est l’assurance de devenir intouchable et on vous aimera pour votre assiduité sobre à faire fi des étiquettes. N’oubliez pas, la musique irrésistible a toujours un grain de folie à revendre, des cloisons bourgeoises à exploser, des clichés à désintégrer. Tout simplement parce qu’elle sait que c’est dans sa futilité même qu’elle peut s’avérer vraiment précieuse. Dès lors, la recette ultime est peut-être celle prodiguée par Oscar Wilde: « L’homme se prend trop au sérieux. C’est le péché originel de notre monde ». Avis aux bébés rockeurs de tous poils comme aux blogueurs musique passant leur vie à critiquer.

Mon exemple fétiche: le duel cornemuse/guitare sur It’s Long Way to the Top, de ACDC, tellement sauvage, juste démentiel

Ps :

On attend vos commentaires pour agrandir cette liste, sans trop de sérieux svp !

2 thoughts on “6 recettes pour musique irrésistible

  1. Ping : Combat de nègre et de chiens à la Colline, 6 recettes pour musique irrésistible et chronique du désastre (semaine du 14 juin) « Moustache

  2. un truc qui regroupe quelques uns de tes points: la petite mélodie/riff d’introduction qui ne dure pas assez longtemps, que l’on joue juste le temps nécessaire pour que l’auditeur commence à l’apprécier, puis on enchaine avec le premier couplet, l’auditeur s’attend à retrouver le motif au refrain, mais déception encore un autre truc… la chanson se passe tranquillement, puis variation après un refrain suivant (et peu importe le nombre ou même la durée de la chanson), la chose la plus vicieuse consistant à éffectuer une modulation de la tonalité du morceau, de manière à ce que la tonalité de ce pont soit de préférence supérieure à la tonalité précédente (sensation que le morceau évolue et grandit a la fois, qu’il devient de plus en plus puissant et intense). Alors, après ce pont brut et provocateur, réintroduire la mélodie/riff de l’intro/départ, sans quitter la tonalité dans laquelle on est à présent: ceci renvoit l’auditeur dans sa mémoire, et à sa frustration passée et à présent calmée, puisqu’il retrouve son petit bijou encore plus beau qu’au départ, puisqu’il a mijoté dans l’attente; et si modulation de tonalité il y a eu, il le retrouvera avec encore plus d’émotions qu’il ne l’aurait imaginé.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s