Les Vanités au musée Maillol : C’est pas la vie !

Vanitas - Barthel Bruyn

Barthel Bruyn — Vanitas (détail), 1500 environ, Amsterdam, Rijksmuseum

« Vanité des vanités, tout est vanité. » C’est bon, je l’ai casée, on est débarrassés. Ah non, j’oubliais : Memento mori. Important ça. Un petit Carpe diem, pour la route ? Allez, c’est cadeau. Et parce que c’est vous, le combo ultime, fatalité bonus x10 : Omnia mortes cadut, mors ultima linea rerum. La mort ravit tout, elle est la dernière limite des choses. Pour les réclamations, s’adresser à Barthel Bruyn.

L’exposition de vanités du musée Maillol aurait aussi bien (et mieux) pu s’intituler : Ossements humains dans la peinture et la sculpture à partir du XVIe siècle. Crâne des crânes, tout est crâne. A quelques fémurs près (voire, comble de l’audace, des squelettes entiers, voire, comble du comble de l’audace, deux squelettes d’animaux ! Oui, deux, une autruche pour le centaure et un singe pour Cupidon dans Cupid and Centaur in the museum of love…), on nous rabâche allègrement et sans complexe le fameux aphorisme de l’Ecclésiaste. Sans complexe, et surtout, surtout, sans second degré.

Cupid and Centaur in the museum of love

Joël-Peter Witkin — Cupid and Centaur in the museum of love, 1992

C’est pourtant faire peu de cas des nuances dont est capable de faire preuve ce genre qu’est la Vanité au sein des natures mortes. On a surtout du mal à comprendre ce que se veut cette exposition : une historiographie de la Vanité ? Dans ce cas, pourquoi mettre les contemporains au rez-de-chaussée, les anciens au premier, les modernes au second ? Pas de cohérence chronologique donc, pour preuve, on retrouve encore les contemporains au premier, à une salle des Hollandais. Une transition un peu abrupte. Au total, plus de la moitié de l’espace est occupé par les contemporains, dont la majeure partie se contente de décliner dans des gammes hollywoodiennes les codes du genre sans y apporter rien de bien nouveau.

For the Love of God

Damien Hirst — For the Love of God, 2007

Et encore, si c’était si simple : le parcours n’est absolument pas indiqué, si bien qu’on en vient à descendre dans une cuisine digne de La Cité des enfants perdus, où sont suspendues des centaines d’ustensiles de cuisine au plafond — saisissant, original, mais somme toute, ce n’est pas ce que nous sommes venus voir – avant de réaliser que l’accès aux étages se fait par un escalier assez mal indiqué, qui nous plonge dans une étrange atmosphère entre Urgences et Six Feet Under : des couloirs sont dessinés par des grands rideaux blancs ondulés, qui rappellent ceux des chambres d’hôpital, le tout entre un parquet sombre et des murs lie-de-vin, imposant de surcroît un passage à travers la collection permanente de Maillol (Aristide de son prénom) : de magnifiques dessins et tableaux de nues (Maillol était définitivement hétérosexuel) au bord de rivières très claires traversant de vertes clairières. Encore une transition un peu abrupte.

Baigneuses au soleil

Aristide Maillol — Baigneuses au soleil, 1941, Collection privée

L’atmosphère sombre et ascétique suggérée par les tableaux en clair-obscur de Cézanne ou De la Tour aux étages en prend un sacré coup : totalement caricaturée par la mise en scène grotesque des lieux, elle n’en contraste que davantage avec les Maillol disséminés entre les salles. Pour un peu, on se croirait chez Ikea tant le parcours a des relents d’absurde.

La Madeleine pénitente

Georges de la Tour — La Madeleine pénitente, 1640 environ, Paris, Louvre

Une zoographie alors ? Une tératologie plutôt, puisqu’on s’amuse à nous trouver tout ce qui contient de près ou de loin des crânes, des bagues de motards aux sépultures en tous genres, en passant par les cylindres reflétant de grossières anamorphoses, très à la mode au XIXe. Côté contenu, la rétrospective, si c’en est encore une, forme comme un manuel bas de gamme, où manqueraient les pièces principales qu’on aurait remplacées par des ersatz plus digestes. Et si certaines œuvres sont tout simplement superbes, la pauvreté de la sélection, dans l’espace qui lui reste, devient redondante, monotone, varie sur le thème des Saint-Jérôme ou des cènes, sans laisser accéder à aucune des nuances qui font la richesse du genre de la Vanité.

Nature morte, crâne et chandelier

Paul Cézanne — Nature morte, crâne et chandelier, 1866, Collection particulière

On cherche du début à la fin un sens à tout ça : mettre les contemporains en avant, très bien. Leur donner un côté grandiloquent d’autant plus ironique en faisant scintiller les diamants de Hirst dans une pénombre étudiée, parfait. Pour warholien qu’il est, son travail n’en reste pas moins une réussite. Mais entasser les crânes jusqu’à plus soif avant de planquer les plus grands du genre au fond d’une salle perdue, pourquoi ? On ne trouve pas de cohérence spatiale à l’exposition, la progression ne suit aucune articulation logique, les notes sont lapidaires. On en est réduit à se dire que les tableaux plus en chair que jamais de Maillol sont peut-être là pour donner une perspective supplémentaire aux pages froissées de Cézanne, tout en sachant pertinemment que ce n’était certainement pas intentionnel.

Crâne

Yan Pei Ming — Crâne, 2004, Collection particulière

Profite du jour présent, rappelle-toi que la mort t’attend, rien ne vaut jamais rien… Pour tout vous dire, après la petite heure passée à Maillol (et pourtant on a traîné, mais c’est petit Maillol), il faisait grand soleil, et nous sommes allés nous asseoir dans le charmant parc en face du Musée Rodin, d’où on voit les Invalides. Le soleil, les piafs, la petite bruine qui nous a surpris quelques minutes, les couleurs des arbres : tout nous criait qu’on avait perdu notre matinée à se retourner le cerveau sur des livres poussiéreux, des chandelles éteintes, des fruits gâtés, des miroirs ternis, des crânes, des crânes, des tibias et des crânes… Ce tout petit moment de beauté, c’était ici et maintenant, et si le sens de la vie ne tient qu’à un fil, j’ai eu la sensation extrêmement nette de l’avoir saisi juste à cet instant, que j’étais sur Terre pour ça et rien que pour ça, et que c’était déjà tellement énorme que ça suffisait largement à tout expliquer. Et de conclure que finalement, c’étaient eux là, tous, les peintres, qui n’avaient rien compris. Cette tentative de réduction de notre vie à un néant sans fondement m’en aura bien au contraire pointé la fraction irréfragable. Allez savoir, c’était peut-être l’effet recherché ?

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Pour mettre un peu le nez dehors, voilà deux liens, l’un vers quelqu’un qui pense un peu comme moi et l’autre vers quelqu’un qui pense un peu moins comme moi.

10 thoughts on “Les Vanités au musée Maillol : C’est pas la vie !

  1. Tout cela ne donne guère envie de quitter sa terrasse, son rayon de soleil, pour aller se perdre dans les méandres désordonnés (semble-t-il) de l’expo chez Maillol. Mais pourquoi chez Maillol, d’ailleurs, cette expo ?? Bref.

    Juste quelques lignes à propos de la conclusion qui me laisse avec la sensation que mon cerveau vient de faire un looping. « Profite du jour présent » aiment à ressasser les Vanités jusqu’à plus soif (sauf d’un panaché bien frais servi sur la susdite terrasse, tiens !)… Et que fîtes-vous, sortant de cette exhibition osseuse ? Sinon profiter du jour présent, de la lumière vivante, des piafs piaffant, de la magie d’une bruine de printemps… Sinon vous dire que si l’on n’était sur Terre rien que pour cet instant, il en vaudrait déjà la chandelle (pas encore éteinte). Sinon, avoir mis en application immédiate l’un des principaux messages, pas sibyllin du tout (les tibias, comme code secret, c’est pas très crypté) du genre de la Vanité.

    Évidemment, on me rétorquera que la Vanité c’est aussi l’idée que la vie est vaine, tout autant que les plaisirs de l’existence… OK. Argument recevable pour les Anciens, pétris de religion, pour qui la vie terrestre était tout à la fois brève et déjà trop longue, la seule vie valant d’être vécue et à laquelle il convenait d’aspirer étant celle qui vous attendait à la droite de Dieu. Mais le temps passe (là-dessus les Vanités ne s’étaient pas trompées) et les temps changent (la forme du crâne de l’Homo Erectus n’est plus celle de l’Homo Sapiens Sapiens). Certains croient désormais assez fermement qu’il n’y a qu’une vie, et que c’est bien celle-ci, là, qui s’écoule sur cette terrasse, en train d’attendre paisiblement son panaché bien frais… Et la Vanité délivre alors l’un de ses autres messages fétiches : « la vie ne dure pas ». Vaine ou pas vaine, autant garder ça dans un coin de la tête et savourer ce panaché avec les égards qu’on lui doit.

    J’aime beaucoup, à propos, la petite note de lecture trouvée dans ma Bible concernant l’Ecclésiaste et son fameux « Vanité des vanités, tout est vanité » : [Le terme traduit par « vanité » signifie littéralement « souffle léger, vapeur éphémère »]. Finalement rien n’est vanité. Tout n’est qu’un souffle léger, une vapeur éphémère. Le reste n’est que parti pris de traducteur épris de morale chrétienne…

  2. Chère cervidée,

    il est vrai que je parle plus de l’exposition que des tableaux, parce que le sentiment qu’elle en donne est plutôt aplati et uniforme. Le paradoxe de la Vanité que tu pointes, s’il est riche, se laisse le plus souvent décliner selon deux groupes très distincts de Vanités à la symbolique plutôt univoque : celles que je me plais à appeler du Memento mori, qui invitent à l’ascèse, à la méditation, qui nous appellent vers un autre monde (il peut s’agir des Ambassadeurs d’Holbein, des Madeleines de De la Tour, de la Vanité de De Champaigne, du Songe du chevalier de De Pereda ou encore de la Grande Vanité de Boel, ce que cette dernière peut être belle, d’ailleurs !), et celles que je range explicitement sous l’étiquette du Carpe Diem (comme Et in Arcadia Ego de Guercino ou bien la Vanité au bouquet de fleurs de De Heem), ce deuxième groupe n’étant malheureusement pas représenté à l’exposition, Maillol ayant pris explicitement parti pour cette dénonciation kitscho-gothique des grotesqueries bobos.

    Rares sont en définitive les tableaux dont la lecture peut réellement être ambiguë, De Heem peut-être, La Vanitas de Bruyn surtout m’a laissé franchement perplexe lorsque j’ai voulu lui trouver un camp, aucune lecture ne s’imposant d’elle-même. Et si on veut aller à l’extrême, la Corbeille de fruits du Caravage posait dès la naissance de la nature morte la même équivocité : goûter le jour présent, ou abandonner l’illusion ? Pas de crâne, mais des fruits délicieux qui si on les examine de trop près sont en voie de pourrissement… Au final, des tableaux qui appellent à cette urgence de la jouissance, la moitié ne contiennent pas de crânes, ou bien sont peuplés d’humains.

    La Vanité, dès qu’elle se fait dénonciation, rappel à l’ordre (comme avec le Triptyque de la famille Braque de Van der Weyden ou le Diptyque Carrondelet de Mabuse) devient à mes yeux beaucoup moins intéressante car elle donne les réponses au lieu de poser des questions. Et Montaigne a beau nous dire, dans ses Essais rédigés à la Johnny : « [Ah] que philosopher c’est apprendre à mourir », j’ai malheureusement eu le sentiment que le soleil, les piafs, la bruine, il n’y a pas eu de panaché mais ç’aurait été un ajout excellent, tout ceci s’est offert en dépit des tableaux, et non grâce à eux.

    Cette note de ta Bible est fondamentale, merci beaucoup pour cette précision qui jette un éclairage bien différent, sinon sur la peinture de la réforme ou celle de la contre-réforme, du moins sur le christianisme !

    • Cher enfumé,

      je suis également fan de cette petite note, pour l’éclairage qu’elle apporte effectivement sur le christianisme, mais aussi pour son effet piqûre de rappel sur la traductrice que je suis. Traduire, c’est interpréter, c’est transcrire, c’est adapter, c’est rapprocher, c’est offrir un partage mais aussi… c’est trahir ? « Vanité des vanités etc »… cette traduction trahit la langue, c’est vrai, mais dit-elle en l’état quelque-chose d’essentiel de l’esprit du christianisme ou le trahit-elle lui aussi ?

      • Traduttore, traditore !

        N’étant pas chrétien, je suis bien incapable de répondre à cette question. D’ailleurs, peut-on à l’heure actuelle parler encore de christianisme au singulier ?

  3. Ping : Les Vanités au musée maillol, coupe du monde 2010 et 40°C à l’ombre, la playlist électro (semaine du 7 juin) « Moustache

  4. J’ai lu cet article avec intérêt, et je dois reconnaître que tout ce qui est pointé du doigt ici est vrai: aucune cohérence chronologique, un parcours qui relève du labyrinthe, une fixation sur le crâne qui oublie les autres traductions artistiques des vanités, etc.
    En revanche, mes conclusions ne sont pas du tout les mêmes!
    La première salle d’exposition, composée de vanités contemporaines est volontairement axée sur le second degré: elle impose une telle surprise que l’une des solutions est dans rire. Voilà notre parti pris, et du coup toute la balade entre ces murs blancs, en passant par la cuisine, nous a permis de passer un très bon moment. Peut être que le message était là: tout est vanité, cela n’empêche pas que nous soyons vivants et qu’il faut regarder en face cet avenir sans désespoir.
    Et oui, du coup nous y avons passé 2h et avons continuer d’en rire bien après!
    Chacun reste juge…

    • Du point de vue des contemporains tout ceci se tient, et ce d’autant plus que le genre s’est affranchi de la religiosité. Nous aurions dû prendre ça moins au sérieux. C’est d’ailleurs la salle que j’ai la plus appréciée au final.

      En revanche, conserver cet angle d’attaque pour la peinture des anciens m’a paru vraiment réducteur : la Vanité, c’est avant tout celle du XVIIIe, et bien que je ne sois pas croyant et que le genre me passionne peu, il y a beaucoup de choses à dire sur ces œuvres. L’exposition ne m’a pas du tout permis de le comprendre, ni de replacer ces tableaux dans leur contexte.

      Merci d’avoir nuancé ma critique !

  5. Je vous rejoins tout à fait.
    On peut aussi ajouter que la première salle du musée, qui, du temps deMadame Verny, était une salle d’exposition, est maintenant devenu une boutique commerciale : on retrouve, hélas, la logique ‘Luxembourg’ : simplisme, esbrouffe et mercantilisme.

  6. Ping : Vanité des Vanités, encore des Vanités « Moustache

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