Le rock’n’roll est mort, vive la surf music ! Catch a wave, American Surf music !

C‘est entendu, le rock a été déclaré cliniquement mort entre le départ d’Elvis pour son service militaire en Allemagne (1958) et l’arrivée des Beatles à l’aéroport de New-York (début 1964). C’est bien connu, c’est la Beatlemania déferlant sur le nouveau monde qui a entraîné la formation de dizaines, de centaines, de milliers de groupes de jeunes rockers fourmillant dans les garages des banlieues des quatre coins des USA.

Tout cela est faux. Les premiers groupes de musiciens totalement amateurs, branleurs et chatouillant leur guitare comme on tire un premier coup jouaient de la surf music. Pour faire court, les chansons surfs sont, à l’origine, des instrumentaux, d’une durée courte (2 minutes), au tempo moyen ou rapide. Les lignes de guitares sont claires, le son noyé dans la réverb, les mélodies ultra basiques.

La surf music, tout simplement, c’est un mélange de la sauvagerie rock’n’roll et de la culture surf haïtienne, tel un embrun sur une Californie pré-hippie. Ajoutez à cela une touche de guitare espagnole et une rythmique à toute berzingue. ‘Voyez le topo. Cette musique est avant tout une musique de fête, une musique de potes, essayant de capter l’énergie des vagues. Les premiers groupes utilisaient en effet des boîtes de reverb Fender, qui ont une curieuse tendance à produire le son des vagues quand on les secoue (essaye pas avec ton ampli, espèce de blaireau, ça ne marchera pas). La guitare, elle, tresse une ligne droite, de bout en bout de la chanson, évoquant le surfer qui file à toute allure pour espérer sortir du rouleau avant de se faire engloutir par l’équivalent en flotte de la nullité du dernier Gorillaz.


Putain, ce son de guitare. A la fois ultrafunky et apocalyptique. Des Fenders. En fait, ce qu’ont vraiment apporté les groupes de surf music au rock c’est la rapidité et l’énergie avant la technique. Dick Dale joue à une vitesse affolante, tout n’est qu’urgence, simplicité et concision. Vous avez dit punk ?



Et puis la guitare, enfin, est mise au centre des ébats. Si Elvis suintait le sexe à chacun de ses déhanchements, avec la surf music, c’est la guitare elle-même qui incarne la puissance sexuelle. Oui, Dick Dale a son manche de guitare bien en main, comme il tiendrait sa bite.


Courte Anthologie


Dick Dale justement, une espèce de fou furieux qui, 40 ans après, continue à nous sortir la même chanson, mais toujours plus rapide et psychotique. Dick Dale, The King Of The Surf Guitar. Sinon l’inventeur, du moins celui qui a rendu la surf music populaire à la fin des années 50. Parmi sa tripotée de chanson, on retiendra notamment Misirlou (reprise d’une chanson folkloriste grecque, donc typiquement hawaïenne), Surf Beat ou Let’s go trippin. L’explosion vient en 60-61. Les groupes se multiplient, à tel point que tous les mentionner ici reviendrait à dresser une véritable généalogie biblique. Retenons une série de singles démentiels et totalement érectiles : Wipe out (The Surfaris) Pipe line (The Chantays), Squad Cair (Eddie and the Showman), Rumble (Link Wray), Walk don’t run (The Ventures), Bustin’Surfboards (The Tornadoes), Baja (The Astronauts).




Beach Boys, grandeur et décadence de la surf music


Avec les premiers albums des Beach Boys, la surf music prend une toute autre ampleur. Surfin’ Safari en 1962, Surfin’ USA et Surfer Girl (1963). Le succès est fulgurant, et le groupe compose en deux ans ce qui est considéré comme les hymnes définitifs de la surf music : Fun, fun, fun, Surfer Girl, Let’s Go Trippin, Surfin’ USA, I get around… La liste est aussi longue que le nombre de concerts foireux de Radiohead.



Tout est là. La monomanie est palpable, le surf et la bagnole sont partout. L’artwork est d’un inesthétisme prodigieux, faut dire qu’ils font même un peu flipper tous les cinq fourrés dans leur chemises rayées bleues et blanches, mix improbable entre le chat du Cheshire et des cabines de plage. Personnellement, j’ai un faible pour la tracklist de l’album Surfer Girl, à la limite de la pathologie névrotique : Surfer girl, Catch a wave, The surfer moon, South bay Surfer, The Rocking Surfer… On le voit bien, la mythologie bas du front des surfers californiens est ici célébrée avec un enthousiasme tout ce qu’il y a de plus communicatif.


Et pourtant ! Pourtant les Beach Boys, tout en incarnant la quintessence de l’esprit surf, vont profondément métamorphoser la surf music. Tout d’abord, ces zigotos là se sont mis à chanter. Plus d’instrumentaux rageurs donc, mais de sublimes harmonies vocales qui, plutôt que de se foutre au creux des vagues, atteignent leur crête et n’en redescendent pas. La guitare menaçante laisse place à une production plus étoffée, le rythme est ralenti, bref, la surf music est complètement aseptisée. Mais, du coup, elle devient beaucoup plus accessible et s’étend bien au-delà de la communauté surf et de la Californie (d’ailleurs, dans le groupe, seul Dennis Wilson savait surfer).

Peu à peu, chez les garçons de la plage, l’ambition monte, le surf commence à disparaître et le groupe pose bientôt sur un bateau (Summer day). Puis, bouleversé par le Rubber Soul des Beatles, Brian Wilson décide de surclasser les Fab Four, s’enferme en studio, et compose seul ce qui constitue le chef-d’œuvre pop ultime, Pet Sounds. Cet album, miraculeux, enterre la surf music. Du moins aux yeux du grand public. En effet les Beach Boys en étaient arrivés à un point où ils incarnaient totalement ce style ; en devenant un groupe pop, ils font donc mourir cette musique.


The bird, bird, bird, bird bird’s the word.


Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Beach Boys n’ont pas été les premiers à introduire le chant dans la surf music. Cette audace est à mettre au compte des Trashmen, groupe originaire de Minneapolis, bien loin des plages et du soleil. En tirant encore plus la surf vers le rock, ils inventent le Frat rock, version primitive de la surf music, soit : un gimmick à la con et une débilité assumée (Les éboueurs comme nom de groupe, classe). Dans leur discographie, peu de choses à sauver, si ce n’est cette immense chanson : Surfin Bird. Ce morceau est une tuerie intégrale, aux paroles complètement crétines, le genre de truc à vous faire sniffer toutes les salines de Camargue et prendre votre sexe comme planche de surf pour aller vous éclater la tronche contre des vagues de dix mètres de haut. Surfin Bird, première chanson punk, plus psychotique que bon nombre des garage bands américains des sixties.



D’ailleurs, les punks ne s’y sont pas trompés et ont reconnu dans les Trashmen des véritables précurseurs. Ainsi, The Ramones exhume Surfin Bird et en livrent une version encore plus speedée. La surf music devient alors définitivement surf rock, elle finit de se détacher du chapelet chemise à fleur – joint – bagnole rutilante sous le soleil californien pour embrasser le triptyque jean troué – drogue dure – cave moisie d’un New York douteux. Johnny Thunder, quant-à lui, reprend The Ventures.



Le psychobilly aussi, dans son culte de la musique des années 50, doit beaucoup à la surf music. Vue la fascination qu’éprouvent The Cramps pour la série Z et la culture underground, on ne s’étonne pas de voir la surf music trouver un place dans leur panthéon, entre les comic books et les films de science fiction sado-maso. Cependant, en reprenant également Surfin Bird, The Cramps participent de cette attitude générale qui fait de la surf music une kitcherie de seconde zone. C’est la même logique qui pousse Tarantino à faire de Sufer Rider (The lively ones) et de Misirlou (Dick Dale and The Del-Tones) les chansons phares de Pulp Fiction. Notons aussi les superbes Man or Astroman qui, dans les années 90, multiplient des concerts entre le flux tendu de la surf music et la folie des Beastie Boys.



Pour que la surf music soit vraiment reconnue comme une influence majeure, au même titre que tous les autres styles de rock, il faudra sans doute attendre The Pixies, qui en donnent une version malade et d’une sanguinaire naïveté (Wave of Mutilation).



Sur les rives d’une surf music ténébreuse et vaguement exaltante


Depuis quelques années, on assiste aux Etats-Unis à un véritable revival surf rock. Le genre n’est jamais véritablement mort mais tournait désespérément en rond dans son giron californien. Sauf que là, le surf music quitte sa terre d’origine pour trouver refuge en Floride, région beaucoup moins fun, conservatrice et bourrée de grabataires. Aujourd’hui, la surf music est aux mains de groupe comme The Drums ou Surfer Blood, ados malades n’ayant probablement jamais vu le soleil.



The Drums mêlent urgence et jem’enfoutisme, paroles d’une poésie naïve (« Oh momma, I wanna go surfin’, Oh momma, I don’t care about nothing ») et rythmiques directement héritées de la coldwave. Le son de la basse claque, bien en évidence, comme du Joy Division en chemise hawaïenne. Pas loin, on trouve d’autres groupes ; Summer Camp, dans son premier EP Young, oscille entre froideur coldwave et célébration de nos camps de vacances d’un premier degré émouvant. De même pour Beach Fossils : la voix en réverb, la ligne de guitare claire, tout est là mais l’insouciance fifties se noie dans un shoegaze cotonneux. Le revival noisy californien s’empare également de la surf music et de toute son imagerie pour les distordre et nous balancer des pop songs furieuses au son parfaitement saturé. Le groupe Best Coast, au fil des chansons de son premier album Crazy for You, en est un excellent exemple. Mais là, on s’éloigne à grandes brassées de la musique surf.



Surfer blood, quant-à eux, mêlent Dick Dale au rock indé US des années 90. Ils s’intéressent à la surf music, mais du côté du requin, celui-là même qui met en pièce le surfer, sa planche et ses influences musicales dans un nuage de sang et de guitare. En bref, même fluidité, même évidence riffique, mais en version déstructurée. Harmonix commence comme du Pavement, enchaîne en mode Weezer dépressif puis, porté par le timbre de voix et le rythme qui s’accélère, rejoint les rives d’une surf music ténébreuse, funky et vaguement exaltante, écumant avec un groove autarcique nos peines d’ado et nos blackout de lendemain de soirée. C’est là que tout se joue finalement, la surf music originelle s’écoute tout le long de la soirée, en picolant le cul dans le sable ; Surfer Blood ou Summer camp marquent eux le réveil douloureux, les pieds dans les cendres froides d’un feu éteint sans qu’on s’en rende compte, au milieu des cendriers pleins et des bouteilles vides (« coupled with a weakness for cocaine an dliquor, not much you can do for love »).



Afro Coast, premier album de Surfer Blood, sort le 9 juin prochain.
The Drums, quant-à eux sortent leur premier album, éponyme, le 7 juin. Un EP est déjà disponible depuis six mois.

10 thoughts on “Le rock’n’roll est mort, vive la surf music ! Catch a wave, American Surf music !

  1. Ne pas évoquer The Barracudas (des anglais, en plus) constitue quand même un oubli très dommageable : le revival surf rock ne date pas d’hier.

    • Mon cher Yuri, avant de poster un commentaire, lis l’article, et commence par le titre : « American surf music ». Oui, c’est étonnant, mais ça traite de la surf music aux Etats-Unis ! J’aurai pu parler de la surf music en France (Les Fantômes, les Chats Sauvages, The Irradiates), en Angeleterre (The shadows) ou même du revival surf music japonnais (Surf Coasters, qui sont très rigolo d’ailleurs), mais j’ai choisi de me limiter.

      En plus, The Barracudas est un groupe qui a commencé à la fin des 70s, alors pour parler d’un revival en 2010, c’est quand même un peu lointain, tu trouves pas ? The Barracudas participent plutôt du revival punk de la suf music (en version mou du genoux, c’est tout). Et j’en parle avec The Ramones.
      Le revival actuel est un revival différent en ce qu’il revisite la surf music à l’aune de la musique qui a été faite depuis 25 ans (post punk, cold wave, rock indé…).

      Faites gaffe Yuri, à ne parler que de prog rock et de groupes 70s, on va croire que vous dormez depuis 30 ans.

      Bien à toi,

      Vickyroi

      PS : Je te remercie d’avoir parler des Barracudas, car c’est un super groupe, à mis chemin entre The Clash et REM. C’est intéressant de voir comment la surf music, musique complètement américaine, peut être jouée avec une sensibilité toute anglaise.

  2. Héhé, je devrais arrêter d’utiliser la méthode de lecture chinoise. Mes plus plates excuses.

    Par contre pour The Barracudas à mi-chemin entre The Clash et REM, là je reste circonspect.

    Mais en fait, il y a peut-être un oubli en fin de compte : The Ganglians (et leur superbe album), on peut bien les classer dans le revival récent, non ?
    Et il y a aussi Wavves …

    Et puis, tant que j’y suis, je m’aperçois qu’il n’y a aucune allusion (et ça ne m’étonne pas, tant les groupes en question ont toujours été dénigrés par l’intellegentsia musicale) à la vague punk californien/skate-core (en voilà une étiquette musicale, bancale à souhait, de plus) : Millencolin, Satanic Surfers, …. (bon ce sont des suédois, mais les suédois sont un peu des américains en plus grands, sveltes et blonds). Mais bon, ça, c’est uniquement pour les gens qui sont nés avant 1985.

    Allez, la prochaine fois, j’essaye de lire tous les mots dans l’ordre.

    Yuri.

    PS : As-tu noté que la mairie de Clermont-Ferrand avait remis la médaille d’honneur de la ville à Peter Hook ? (Clermont City Rocks).

    • La classe pour Peter Hooke en effet ! Clermont, ville la plus rock de France, ça se confirme de plus en plus. A quand un festival surf rock place de Jaude ?

      Pour the wavves, ça oui, c’est un énorme oubli de ma part, d’autant plus que j’adore la manière dont ce goupe fait de petites chansons des attentats bruitistes. Dans cette même veine, il y a aussi le groupe californien Health (je conseille à toute personne ne tennant pas plus que ça à ses tympans d’écouter leur dernier album, Get Color). Et là, on voit ce que ça donne : capter l’esprit des vagues ne passe plus par la ligne de guitare et la réverb mais par l’utilisation d’un véritable déluge sonore.

  3. Ouais, Clermont se débrouille bien en ce moment, d’autant qu’il était venu pour un concert unique où il a joué « Unknown Pleasures » en intégralité (accompagné, entre autres, de son fils qui tenait la basse).

    Wavves, je les ai vus en concert ya pas bien longtemps, et je dois avouer que ça m’a semblé trop bruitiste justement (et brouillon) pour être réellement convaincant. Ca ressemble beaucoup à No Age d’ailleurs (groupe déjà culte, mais là on s’éloigne quand même du surf-rock).

    Et je persiste, The Ganglians, c’est forcément ce qui se fait de mieux actuellement en revival surf, puisque c’est quasiment ce qui se fait de mieux musicalement tout court !

    • The Ganglians c’est vraiment top, je suis d’accord. Il n’appartiennent pas forcémment à la même mouvance que The Drums ou Surfer Blood, mais ils ont plus que leur place dans cet article en effet. Néanmoins, leur dernier album lorgne plutôt vers une sorte de Grizzly Bear arty et bordélique.

  4. Ping : Surf music, Théâtre amateur, Dans ses yeux (J.J. Campanella) et Roland Garros (semaine du 31 mai) « Moustache

  5. Il est entendu que cet article ne concerne que la Surf music américaine, cependant il pourrait être intéressant d’écrire sur les groupes de surf français, il y en quelques-uns qui valent vraiment le détour : les Tsunamis, les Sunmakers, les Cavaliers pour ne citer que ceux-là.

  6. bonne idée le petit tour des groupes surf français, et même d’un peu partout ailleurs qu’aux states et en grande bretagne…
    mais par pitié, arrêtez les comparaisons subtiles entre une quéquette et un manche de guitare ou les phrases merdiques du genre « chatouiller sa guitare comme on tire un premier coup », c’est vraiment lourdingue!
    et secouer son ampli pour faire sonner la reverb ça marche tout aussi bien (espèce de blaireau?)

  7. N’oublions pas en France le regretté Marc Police et Fantastic 3 (1998-2002), trio surf rock Français (c’est Philippe Amosnino, le guitariste, qui produit le son du disque de the cavaliers).

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