Grandeur et décadence du théâtre amateur

– Je joue la semaine prochaine avec la troupe de mon école, tu viens me voir ? C’est gratuit !

– Qu’est-ce que tu joues ?… Ah oui, je viendrai peut-être, je vais voir.

On a tous fait du théâtre. Un jour. Une fois au moins. Même petit quand on faisait l’arbre ou le buisson dans la pièce que la maîtresse avait montée avec la classe de CM1. C’était une expérience traumatisante pour certains qui redoutaient la scène ou qui avaient un metteur en scène qui était aussi un monstre, un formidable moment pour d’autres où tout le monde les regardait, un souvenir ému pour ceux qui en ont fait plusieurs années et qui ont connu l’esprit de troupe. C’est en tout cas toujours quelque chose qu’on raconte ensuite, à renfort de grand fou rires et d’émotion, quelqu’ait été la réalité du moment.

Le théâtre se partage très tôt et surtout, il ne se limite pas aux spectacles professionnels qui se donnent dans des temples agréés comme Nanterre Amandiers, la Comédie Française, la Colline, l’Odéon où tous les théâtres nationaux que l’on connaît bien. Il y a autour de nous un foisonnement de spectacles amateurs, pas tous réussis mais parfois ambitieux et qui relèvent souvent d’une grande créativité et parfois même d’une véritable culture du théâtre.

Aujourd’hui j’ai envie, non pas de vous parler des fabuleux spectacles des écoles primaires où tous les acteurs sont les immenses stars de leurs parents mais de ce théâtre amateur qui bouillonne comme de la potion magique et dont personne ne parle mis à part certain blogs hyperspécialisés et cachés dans la page 21 de Google.


Les amateurs, ces professionnels comme les autres


A l’heure de la révolution numérique où chacun peut acheter un appareil photo professionnel et faire publier ses clichés dans les journaux, où chacun peut ouvrir un site internet et se revendiquer média, où la production et la diffusion sont devenus un pouvoir presqu’universel, où l’on peine à distinguer ce qui différencie un professionnel d’un amateur si l’on observe simplement les résultats, je trouve judicieux de se poser la même question sur le théâtre. En effet, partout autour de nous il y a des ateliers, des troupes d’écoles supérieures plus ou moins prestigieuses, les spectacles des conservatoires de théâtre et j’en passe, qui produisent tout un tas de spectacle souvent quasiment gratuit et parfois d’excellente qualité.

Prenons le théâtre étudiant par exemple. Je reviens depuis peu du festival inter-école de Reims organisé par l’ESC Reims en partenariat avec la Comédie de Reims du 13 au 16 mai 2010. C’est, je trouve, un excellent exemple de ce que peut offrir le théâtre amateur dans sa grandeur mais aussi dans sa médiocrité.


Grandeur


Je dis grandeur parce tant dans le choix des pièces, la mise en scène que dans le jeu des acteurs il y a eu durant ces trois jours de festival, de véritables perles.

Dès le premier jour, la troupe de l’ESC Grenoble nous enchante lors de sa représentation de La Sœur du grec d’Eric Delcourt. Le dynamisme des comédiens, leur justesse aussi étaient à la hauteur du texte et de son écriture piquante et pleine d’humour. C’est un vaudeville moderne en quelque sorte. L’histoire est simple : c’est l’histoire d’un couple BCBG qui vient passer le réveillon de nouvel an aux Ménuires dans un chalet. Seulement, les imprévus se multiplient : non seulement le propriétaire a loué le chalet à un autre couple, plus « modeste », sur la même période mais en plus la maîtresse enragé du mari BCBG débarque à l’improviste. S’ensuivent nombre de situations loufoques, de quiproquos… Le texte donnait déjà presque tout, mais encore fallait-il bien le dire, ce qu’ont formidablement réussi les comédiens. En outre, il faut saluer quelques trouvailles comme les sonneries de portables grandiloquentes du couple BCBG qui déclenchaient à chaque fois l’hilarité de la salle ou encore la scène fantastique où, au cours d’une nuit de folie où tous les personnages sont à une fête costumée de nouvel an dans l’appartement du dessus, le mari vient se désaltérer dans le frigo. Oh surprise, lorsqu’il l’ouvre, une musique assourdissante de boîte de nuit retenti. Il le referme, la musique cesse. Ce jeu dure quelque temps, sous l’air complètement ahuri du mari, puis blasé il fini quand même par prendre une bouteille dans le frigo. Mais oh surprise, à peine l’a-t-il débouchée que la même musique de boîte de nuit retenti de nouveau. Surpris, il la referme, la rouvre, la referme tout comme le frigo. Il fini par la remettre au frigo en disant « c’est vraiment n’importe quoi ! ». Cette scène entièrement muette, qui tenait seulement au jeu d’expressions du comédien, était absolument somptueuse.


Quand les professionnels se mêlent de théâtre amateur


Le deuxième jour, l’Université de Champagne-Ardenne a joué Invasion, de Jonas Hassen Khemiri à la Comédie de Reims. Une pièce troublante, complexe, qui tire deux fils conducteurs autour d’un même mot « Abulkasem ». D’un côté, Abulkasem est un héros chez les adolescents, à tel point qu’il devient un nom commun, un adjectif, parfois un adverbe dont le sens varie tout le temps du genre « Toi t’es grave abulkasem ». De l’autre Abulkasem est un homme très recherché dans le monde entier, des experts s’occupent de l’étudier dans les moindres détails et en fait il apparaît qu’il n’est pas un homme très différent de la norme. C’est une poésie de la répétition, voir de l’invocation traitée sur un mode non réaliste par une metteuse en scène professionnelle cette fois, Marine Mane. Les lumières bleutées, les costumes trois pièces, le rouge à lèvres bleu pour les garçons, la gestuelle à la Jacques Tati, tout était très réfléchi et intéressant. Le jeu des acteurs ne suivait pas toujours mais les idées étaient vraiment pensées. Évidemment c’est un peu de la triche parce que le metteur en scène est censé être lui aussi étudiant. Cependant lors de la remise des prix, où cette pièce à été primée meilleure spectacle, Marine Mane a dit quelque chose de très intéressant. Elle a affirmé son plaisir de travailler avec une troupe étudiante, parce que ça lui permettait de travailler sans contrainte comme ça pouvait être le cas dans les projets professionnels qu’elle montait par ailleurs.



Sans contrainte


Sans contrainte. C’est peut-être pour ça que le vivier ardent du théâtre étudiant est si créatif, si actif, et si ambitieux. Il n’y a pas d’autres contraintes que celles peut-être de l’argent (qui lui est parfois fourni par l’école). La créativité est à l’œuvre dans un projet où l’on doit tout inventer, depuis le choix de la pièce. Tout est permis, pas de sponsor qui proteste, pas de producteur qui conteste, pas de Théâtre qui veut imposer certaines personnes… tout ne dépend que de l’imagination de la troupe. Ça donne des projets ambitieux. Parfois un peu trop.



Prenons le spectacle de Roberto Zucco présenté par la troupe de Reims Management School. Ce spectacle était un spectacle total qui mêlait la vidéo, le jeu sur scène, dans la salle, avec les micros, les musiques oppressantes, la danse… Finalement il y en avait presque trop. Non pas que les idées n’étaient pas bonnes, au contraire : la vidéo de la petite sœur qui se maquille en pute très lentement, en se mettant du rouge à lèvre qu’elle écrase en débordant sur son visage, ses yeux innocents fixés sur un miroir, est vraiment un moment poignant. Le début aussi – et surtout – était formidable. L’évasion de Roberto Zucco qui quitte la prison en escaladant les gradins où se trouvaient les spectateurs était vraiment saisissante. Après, malheureusement, beaucoup d’incohérences sont apparues. La petite qui est censée se cacher sous la table à plusieurs reprises, n’y est jamais lorsque le personnage qui ne doit pas la voir arrive. Roberto Zucco à moitié mort, se tortillant à terre après un combat avec un maquereau, prend tout de même le temps de se relever pour prendre un micro, se tortiller de nouveau par terre puis dire son texte… Autant de détails qui marquent un manque de professionnalisme. D’autant plus que le metteur en scène a fait nombre de fautes de goût : pour n’en citer qu’une, j’ai détesté quand la sœur est arrivée pour son monologue, s’est faite arrosée d’eau avec des petits arrosoirs verts pomme, a pris le micro et a hurlé son texte comme une hystérique avec en fond une musique classique assourdissante.

Le professionnalisme dont à absolument besoin un spectacle amateur pour sonner juste tient ainsi à la rigueur de la troupe. La troupe du CELSA, dont je fais partie, qui présentait Du vent dans les branches de Sassafras de René de Obaldia l’a bien montré. C’est la qualité du jeu de groupe qui fait un spectacle réussi. C’est d’ailleurs ce qui a été primé à Reims. Sacrée meilleure pièce du festival, l’Entracte a brillée pour son dynamisme, son humour, son jeu amusé sur lui-même et surtout son esprit collectif. C’est peut-être ce qui fait d’abord du théâtre amateur un théâtre particulier : il est souvent le fait de groupes, parfois de la même école, qui restent ensemble au moins un an pour monter un projet, travailler ensemble et vivre ensemble le temps de festivals, de week-ends de répétition et autres réjouissances théâtrales. Bien sûr que cela se voit, et bien sûr que du coup le plaisir de jouer ensemble communique au spectateur un plaisir particulier.


Rêver, peut-être…


Cependant, le théâtre amateur peut offrir aussi de véritables moments de grâce comme ça a été le cas lors de la représentation de Rêver peut-être de Jean-Claude Grumberg par la troupe de la Corde Verte. Les membres ne sont plus étudiants mais ils aiment le théâtre et continuent de jouer. Ils ont raison car leur jeu est somptueux et leur mise en scène très adroite. On ne voit pas la différence avec un spectacle professionnel. Le choix de la pièce est original. L’histoire est celle, kafkaïenne, d’un homme accusé d’avoir tué une personne, dont on ignore l’identité, au cours d’un de ses rêves. Drôle, absurde, loufoque, inquiétante, émouvante, la pièce raconte comment Gérard B va faire pour se sortir de cette situation. Il n’y a que deux éléments de décor : un matelas, et un fil à linge qui parcourt toute la longueur de la scène, et sur lequel est déposé un drap qui fait office d’écran pour les vidéos psychédéliques des rêves de Gérard B. Les changements de lieux sont signifiés par des changements de positions, un changement de costume ou une parole. La pièce parle d’onirisme et le spectateur est doublement invité à entrer dans le rêve par l’effort constant d’imagination qu’il fait pour recréer tous les décors. Ça fonctionne à merveille, et tout au long du spectacle.

Évidemment, il y a eu quelque ratés, quelques croûtes même, comme la représentation de Georges Dandin de Molière par la troupe Tirade et compagnie. Pièce de Molière sortie de derrière les fagots (et qui aurait du le rester) mise en scène à la manière d’un spectacle de cirque. Les acteurs étaient mauvais. Du cirque on n’avait que le décor et les costumes, jamais il n’est utilisé d’une autre façon avec une quelconque pertinence. La pièce est un vaudeville raté que Molière avait tenté d’écrire puis qu’il devait avoir enterré en espérant que personne ne le retrouverait. Manque de bol. Et pour nous aussi.

Tout ça pour dire que le théâtre étudiant recèle des perles qui en disent long sur la qualité du théâtre amateur, un théâtre professionnel sans argent ni couverture médiatique, mais qui est un vivier de talent et de création. Les ratés ne sont pas exclus du théâtre professionnel non plus, peu s’en faut. Et nombre de professionnels célèbres tel Patrice Chéreau ont commencé leur carrière dans des troupes étudiantes.

Alors ne manquez pas le prochain spectacle de vos amis, qu’ils soient en école, en atelier, ou en conservatoire, vous risquez d’être agréablement surpris.

One thought on “Grandeur et décadence du théâtre amateur

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