Dans ses yeux de J. J. Campanella, un film marqué au fer rouge du cheap élégant

Un polar argentin, adapté de La Pregunta de sus Ojos d’Eduardo Sacheri, le réalisateur Juan José Campanella, porté habituellement sur le format « série télé », une campagne promotionnelle ratée. Voilà les éléments qui font de Dans ses yeux (El secreto de sus ojos) un film passionnant : allons-y.

Un « polar » argentin


Au vu du synopsis, on se laisserait convaincre qu’il s’agit d’un simple polar. Il n’en est rien, Dans ses yeux est de ces films qui brassent beaucoup plus de genres qu’on pourrait le croire, s’essayant à différents registres. Ainsi, entre la fable sur le souvenir, le polar brut et l’histoire d’amour en flashback, ce film est une bonne surprise, un bel essai. Est-ce l’argentine « touch » ou simplement du talent ? Chacun pourra en juger. Ce que je retiens particulièrement c’est une certaine subversion. José Campanella peint ainsi un scénario entre dramatique et burlesque, ridicule et convaincant. C’est ici une qualité, pourtant on pourrait dire que c’est un défaut. Il y aurait là un peu de tiédeur, de manque de parti pris. Pourtant, non, Dans ses yeux n’est pas « mou du cul« , Dans ses yeux n’est pas comme une série télé où tous les registres sont abordés les uns après les autres pour pouvoir contenter le maximum de spectateurs, offrant un large panel aux publicitaires qui investissent dans les interstices du scénario télé.

Une esthétique télé ?

Il est fort amusant de remarquer que les critiques se sont jetées sur la qualité de l’esthétique du film, comme d’une tout particulièrement réussie, avec une image maîtrisée et des plans dignes des films d’auteurs les plus aboutis. Là où je m’accorde à reconnaître un talent indéniable, je rechigne cependant à faire l’éloge d’un visuel un peu télévisuel. Tout semble millimétré, scientifique, comme une expérience où toute impression créée sur le spectateurs doit avoir tel effet précis, sans liberté, sans nuance. Ainsi, le flou crée l’image du souvenir perdu, qui ne s’éclaircira qu’après un long travail de réminiscence. La clarté pâle crée l’impression d’un souvenir retrouvé à la fin de la vie, comme une maturité qui rend tout beaucoup plus limpide. Ou encore, l’image plus neutre, rend compte d’une banalité des péripéties du film, alors pourtant parfois à la limite du loufoque. En définitive, si on peut parler d’esthétique télé c’est dans cette planification trop maîtrisée des impressions visuelles. On pourrait le déplorer, pourtant en faisant trêve de naïveté, le talent est bien souvent cette maîtrise de l’image, cette possession parfaite par un réalisateur de ce qu’il veut faire ressentir et donner à voir. L’important dès lors étant d’admettre la réussite du résultat, sans pour autant être berné par la manière d’y parvenir. Avec Dans ses yeux le talent se fait parfois un peu cheap, mais convaincant.

Un cheap convaincant

C’est le point critique de Dans ses yeux : le « cheap convaincant ». Sans mauvaise foi de ma part, il faut souligner qu’avec ce film on est souvent à la limite du grotesque. Que ce soit dans l’humour, excellent pourtant, qui surgit au détour d’une scène d’angoisse. Que ce soit dans l’histoire d’amour, quelque peu assommante, ou dans la trame générale du film, avec des souvenirs et des versions de vies qui s’entremêlent grossièrement. On est toujours à la limite dangereuse entre la force du purement romancé et la faiblesse du carrément grotesque. Et pourtant, oui pourtant, c’est ce qui fait de Dans ses yeux un genre de chef d’œuvre, dans son style tout personnel.

Le cheap apporte une simplicité et une naïveté qui rapproche le spectateur du film. Rien de bien compliqué à comprendre, des thèmes simples et violents, éloquents pour tous : le viol, la vengeance, l’amour, le souvenir qui se perd, l’alcoolisme et le rire décalé. Autant de sujets traités, autant de sujets simplifiés, mais tellement bien enrobés. Alors même que le jeu d’acteur peut faire penser à la série B, que les dialogues sont un peu creux, que la morale du film est d’une simplicité déroutante… La proximité créée est convaincante, Dans ses yeux plaît.

Une promo ratée

Si Dans ses yeux plaît, ce film n’enchante pas à 100%. Porté par une promotion ratée, le film souffre d’un manque de réalisme et d’intelligence. Regardez l’affiche du film : « qu’est-ce donc que cet homme en fauteuil roulant avec cette femme en marinière ? Elle essayerait de l’aider à continuer de vivre lui faisant découvrir l’univers fascinant des aquariums argentins »… me direz vous ?

Souvent, dans l’approche promotionnelle d’un film, ses défauts transparaissent. De même dans ses trailers internationaux, qui n’ont su jouer que sur l’aspect « polar » du film, quand un tel critère ne compte pas parmi ses meilleures qualités. C’est ce qui dérange alors avec Dans ses yeux, ce film manque d’un fond convaincant et innovant. Il manque d’une intelligence dans la manière d’aborder les thèmes du veuvage, de la destiné, de la vengeance et de la « vie entre parenthèse ». Fie des notions de pardon, de deuil accepté ou de pitié…Fie des nuances, fie de l’intelligence peut-être.

La victoire du souvenir sur la vie qui avance ?

En définitive, comme le dit Riccardo Morales, le jeune veuf du film, « on ne sait pas si c’est le souvenir ou le souvenir du souvenir ». Dans ses yeux c’est exactement ça. On ne sait pas si c’est cette petite pépite argentine qui est parvenue à nos écrans à travers les mailles tranchantes et aveugles de la distribution cinématographique internationale, ou si c’est le bébé inachevé d’un réalisateur à moitié américain. Dont le succès aux Oscars s’appuierait sur la seule renommée populaire de son auteur aux States.

Bref, en sortant du film, soyons franc, le doute habite. A la fois impressionné, à la fois ennuyé et terriblement charmé par cet excès de simple, cet excès de naïf. Ainsi, reprochons ce qui doit l’être à Dans ses yeux, mais gardons lui la belle part. Dans ses yeux est l’un de ces films qui font penser à un bon livre mais avec des images (que c’est pratique). Avec une construction simple, on débute sur un souvenir flou, on continue avec le souvenir retrouvé, pour que finalement tout s’arrange et la porte du destin se referme, les spectateurs ont tout vu, ils peuvent rentrer chez eux… et si possible garder un souvenir du film, ce qui n’est pas donné, vous comprendrez pourquoi : alors bon film.


One thought on “Dans ses yeux de J. J. Campanella, un film marqué au fer rouge du cheap élégant

  1. Ping : Surf music, Théâtre amateur, Dans ses yeux (J.J. Campanella) et Roland Garros (semaine du 31 mai) « Moustache

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s