Turner au Grand Palais, une invitation au voyage

Vers la mer, dans les prairies italiennes, à travers des clairières mythiques, de jour comme de nuit, en Angleterre ou à Rome, Turner, et avec lui Guillaume Faroult, co-commissaire de l’exposition qui lui est dédiée, nous invite à un voyage fantastique en partance du Grand Palais à Paris.


Attention au départ…!

Guillaume Faroult est aussi conservateur au musée du Louvre et il a organisé l’exposition « Turner et ses peintres » en collaboration étroite avec la Tate Britain à Londres. C’est du musée anglais d’ailleurs que vient le projet. L’écriture de l’exposition a été prise en charge par David Solkin, professeur d’histoire sociale de l’art qui s’intéresse particulièrement à la question de la compétition. Cet axe, qui prévaut dans l’exposition, est présenté avec beaucoup de pertinence, de finesse et de subtilité.


Les chutes de Clyde

Ce qu’on aime pendant les deux heures et demie que l’on passe dans les galeries du Grand Palais, c’est que l’on a pas l’impression d’être placé au centre d’un panégyrique flamboyant en hommage à Turner et aux peintres classiques. Tout au long de l’exposition, le peintre est questionné, mis en regard avec ceux dont il s’est inspiré, que cette juxtaposition le sacre ou le desserve. Le classicisme se trouve tour à tour loué et moqué. Le public est invité à juger Turner et ses peintres en pleine possession des moyens pour le faire : chacune des références de Turner est présente, en peinture et en toile, juste à côté du tableau concerné. L’exposition parie sur l’intelligence du spectateur. Elle le rend actif parce qu’elle le laisse juge et qu’elle le rend juge éclairé. Cette scénographie découle de l’axe majeur de l’exposition qui est de replacer l’artiste dans la compétition avec ses contemporains et avec ceux qui l’ont précédé. Signée Didier Blin, elle guide le spectateur au cœur de paysages splendides, en regard avec ses modèles et ses compétiteurs.


« Être accroché à côté de Turner c’est comme être accroché à côté d’une fenêtre ouverte »

Rome vue du Vatican

Des peintres contemporains de Turner ont dit cela pour signifier la dangerosité du peintre lors des expositions de la Royal Academy. Dans les premières salles de l’exposition, l’impression qui domine est celle de l’apaisement et de l’enthousiasme. Les tableaux de Turner ne se contentent pas d’être de jolies estampes de paysages rêvés. Ils créent une ambiance, ils embarquent le spectateur dans l’ailleurs que le peintre a crée.


Cette puissance d’aspiration du spectateur est due en grande partie au travail de la lumière que fait Turner. Elle éblouit le spectateur et finit par franchir les limites du cadre, ce qui donne au tableau une dimension bien plus importante que sa dimension matérielle. Le spectateur se trouve englobé dans le tableau. Ce qui est fascinant, c’est que cette puissance lumineuse se poursuit même dans les paysages nocturnes.


Clair de lune, étude à Milbank

Bien sûr, on sait que Turner avait ses secrets. Il les a savamment conservés durant sa vie en interdisant notamment l’accès à son atelier. Il s’est lui-même construit sa légende par une mise en scène habile. Les anecdotes foisonnent à son sujet. On raconte qu’il arrivait aux salons de la Royal Academy avec ses tableaux à peine ébauchés et que pendant les quatre ou cinq jours que durait l’accrochage, il terminait ses tableaux, comme pris par une inspiration géniale sous les yeux ébahis de ses pairs. En grand acteur, Turner terminait le tableau sans même le regarder. Comme s’il savait que c’était parfait, comme s’il n’avait pas besoin de le vérifier par un coup d’œil. Et il partait comme un prince. Bon, ça c’est l’anecdote. En vérité, Turner retravaillait sans cesse ses tableaux, il y avait beaucoup de recherche, de tâtonnements aussi, comme le montre l’analyse des toiles. Celle-ci montre en effet des superpositions de couches de peintures parfois incohérentes entre elles. Mais Turner en son temps voulait être considéré comme un grand parmi les grands et capable de se mesurer à eux. D’où l’extrême pertinence de la mise en scène de sa compétition avec les grands peintres au sein même de l’exposition. Turner a construit son propre mythe, il s’est auto-muséifié, et c’est précisément au musée du Grand Palais que les commissaires de l’exposition ont décidé de déconstruire le mythe.

En effet, si Turner a beaucoup de talent pour les paysages, il en a moins pour les figures par exemple. Il connait très peu l’anatomie, et les corps qu’il peint sont souvent maladroits, disproportionnés, et disgracieux. Il souffre ainsi de la comparaison avec le Lorrain par exemple.


« What you will ! » Turner et « Paysage avec Jacob Laban » Le Lorrain


Ses effets si impressionnants sont le fruit de recherches techniques importantes. Turner travaille la matière picturale comme aucun peintre classique à l’époque. Contrairement aux français et aux italiens, les anglais n’ont pas de tradition classique dans la réalisation des tableaux. Ils sont arrivés tardivement sur la scène picturale ce qui fait qu’ils ont constamment cherché à bricoler, de manière totalement libre. Et Turner bricole : en mêlant du blanc de plomb à l’aquarelle pour l’épaissir, en la frottant, en la grattant, en incisant la matière picturale avec le manche de son pinceau lorsqu’il peint à l’huile. Il peint sur fond blanc alors que la tradition voulait qu’on peigne un fond sombre d’abord avant d’y ajouter des couleurs claires. Plus important : en 1830, il utilise un gel particulier, le megilp, qui accentue la fluidité de la peinture et permet d’obtenir des couleurs très lumineuses…


Épris par le vertige

Ce qui fait de Turner un peintre intéressant c’est qu’il ne fait pas des tableaux pour simplement donner à voir. Il questionne le voir, et ce questionnement conduit à réfléchir véritablement la peinture. Qu’est-ce que voir ?

On peut prendre deux tableaux pour illustrer cette question. Regulus d’abord. Regulus était un général romain vaincu à Carthage à qui les carthaginois ont arraché les paupières puis l’on forcé à regardé le soleil pour l’aveugler. Turner a recréé cet aveuglement dans ce tableau.


L’œuvre est extraordinaire parce qu’elle met le spectateur dans la position de l’aveuglé. L’éblouissement (dans les deux sens du terme) pour celui qui regarde est alors aussi fort que la sensation de malaise quand on sait que l’aveuglement est dû à la torture. Turner réussit ainsi à transformer le spectateur qui regarde son œuvre. En effet, celui-ci n’est pas saisi simplement par l’émotion, mais le regard qu’il porte sur le tableau le fait entrer dans un autre personnage et finalement dans le tableau. Il est le personnage principal du tableau. Ainsi, Regulus a cette particularité qu’il n’existe que par le spectateur. Il doit se compléter par le regard du spectateur et ce dernier est comme la touche finale sur la toile. Regulus est donc une formidable réflexion sur le regard du spectateur en peinture, son rôle et son implication dans le travail du peintre.

On peut ensuite s’intéresser à la comparaison que fait l’exposition entre Turner et Poussin, par exemple pour le tableau du Déluge.

« Le déluge ou paysage d’hiver » Poussin et « Déluge » Turner


Turner a été très critique en voyant le tableau de Poussin. Bien qu’il ait admiré les figures et la composition, il n’a pas compris pourquoi le peintre français avait gardé cet aspect lisse et bien ordonné dans un paysage qui devait raconter un branle-bas de combat dans tout les éléments de la nature, un déchaînement sans nom et la fin du monde. Pour lui l’image ne peut pas être nette. Dans sa version du déluge, l’image est en mouvement, elle est floue par nécessité et elle déchaîne les éléments. La terreur se mêle alors au plaisir de la beauté du tableau. Turner, qui avait lu Burke et en particulier son traité sur le Beau, flirtait avec le sublime.

On le voit bien tout au long de l’exposition, la peinture pour Turner n’est pas un objet parfait que l’on peut perfectionner dans la perfection du beau qu’elle représente . Elle est un matériau qui se travaille jusque dans le regard du spectateur.


« Apparition d’un ange » Turner


« Tempête de neige » Turner


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Turner et ses Peintres

Galerie nationale, Grand Palais

du 24 février au 24 mai 2010.

6 thoughts on “Turner au Grand Palais, une invitation au voyage

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