Engrenages : L’obscurité des bas-fond

Engrenages nous entraîne au cœur du système judiciaire et policier pour une troisième saison. Âpre et convaincante, la série de Canal+ ne ressemble véritablement à aucune autre.

Canal+ rêve depuis quelques années d’être le HBO français. Les dirigeants investissent des sommes considérables dans ce qu’ils nomment pompeusement la « Création Originale ». Le point culminant de cette politique sera la présentation lors du festival de Cannes de Carlos, une fiction de 5 heures retraçant la vie du célèbre terroriste, réalisée par Olivier Assayas, un habitué du festival. Cherchant des concepts audacieux et peu communs sur les écrans français, la chaine cryptée essaye d’imposer un ton nouveau à la fiction française : plus noir, plus réaliste et surtout plus intelligent. Avec plus ou moins de succès, ils évoquent la Mafia corse, les petites frappes de la SDPJ ou, comme dans Engrenages, les relations quelque peu tumultueuses entre police et justice.

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Quatre individus, quatre points de vue


Laure Berthaud (Caroline Proust) est une capitaine de police qui comble une vie sociale inexistante par le boulot. Autour d’elle gravite Pierre Clément (Grégory Fitoussi), un substitut du procureur naïf qui croit encore au bon fonctionnement de la justice, François Roban (Phlippe Duclos), un juge d’instruction obstiné et esseulé et Josephine Karlsson (Audrey Fleurot), une avocate sans scrupules. C’est au travers de ces quatre personnages qu’est décortiqué le fonctionnement de la police et du parquet. A leurs côtés, on retrouve de savoureux second rôles dont un procureur véreux, un flic camé et un avocat plus chef de bande qu’homme de loi. L’enquête principale, elle, s’étire sur les 12 épisodes que compte la saison. D’autres affaires, plus petites, viennent se greffer à la narration pour illustrer magistralement le quotidien souvent ennuyeux de la profession.

Les deux premières saisons s’appuyaient sur des sujets plutôt originaux pour une série policière, oscillant entre montages financiers et trafic de drogue. Dans cette troisième saison, le programme comprend tueurs en série, proxénétisme, pédophilie et abus de biens sociaux. Rien de bien novateur donc, mais le traitement nous place au plus près des personnages, nous plonge dans leur intimité et nous met au diapason de leurs doutes et de leurs faiblesses. Alors que des réputations sont en jeu, l’accumulation d’affaires sordides est un bon moyen pour certains de redorer leur blason. On pense notamment au juge Roban, qui a quelques encablures de la retraite tente un dernier coup, en s’attaquant au Maire d’une ville de banlieue qu’il soupçonne de recel. Lorsqu’il apprend que son frère est mêlé à l’affaire, les sentiments commencent à prendre le dessus, dans une affaire beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît. Car dans Engrenages aucune enquête n’est simple. Le plus souvent, elle entraîne les personnages dans une longue et interminable spirale, tant sur le plan professionnel que personnel.

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Une série réaliste

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Sans verser dans l’hyperréalisme, qui serait sans doute ennuyeux, les scénaristes essayent d’être un minimum crédibles. Le fonctionnement de la police et celui de la justice collent assez largement à la réalité, ce qui, il faut bien le reconnaître est appréciable tant les autres séries policières semblent se dérouler dans des univers lointains et souvent fantasmés. Ici, il y a des lois, des juges des libertés, des greffiers et des commissaires. Il n’y a pas tellement de place pour les bons sentiments. On tabasse les prévenus, on aide les criminels en cavale et on remercie les témoins avec quelques bons grammes de cocaïne. Certains clichés sont donc maintenus mais juste pour démontrer qu’être flic ou juge a depuis longtemps cessé d’être glorieux. Dans ce monde, on fait ce qu’on peut avec les moyens du bord.

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Interprétation et réalisation prennent de la hauteur

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Ce qui manque le plus souvent aux séries policières, c’est une interprétation convaincante. Quiconque a déjà regardé Les Expert : Miami sait qu’un mauvais acteur peut tuer une série pourtant bien ficelée. Ici, on suit une demi douzaine de personnages principaux. Il n’y a donc aucune chance que l’un d’eux éclipse les autres. Leurs personnalités bien que composées de grands traits de caractère ne sont pas simplifiées. Une mosaïque de qualités et de défauts les définit. Dès lors, pour les acteurs, il est infiniment plus facile d’être efficace. Une bonne écriture permet même aux rescapés de Sous le Soleil (Grégory Fitoussi) de montrer de quoi ils sont capables.

La réalisation, quand à elle,  bien que très soignée, ne verse jamais dans la surenchère d’effets inutiles et de cadrages farfelus. Les plans sont précis, ils serrent souvent les personnages au plus près, comme pour être dans la confidence. La seule petite particularité de la série réside dans ce filtre de couleur bleutée qui recouvre l’image et qui rend glaciale l’atmosphère – à l’image de Trafic de Steven Soderberg. Dans Engrenages, il n’ y a ni soleil ni pluie, juste le ciel gris. Un ciel rempli de nuages bas, oppressants et sales.

Si le scénario est moins osé que lors des deux premières saisons, Engrenages n’en reste pas moins le fleuron de la création française. En s’aventurant du côté de la tragédie , la série gagne en profondeur et continue de s’appuyer sur un casting splendide et une mise en scène soignée. La preuve est alors faite qu’en France la fiction télévisuelle n’est plus le poids mort qu’elle était autrefois, du moins sur Canal+.


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Les deux premières saisons d’Engrenages sont disponibles en DVD.
La troisième saison est actuellement diffusée tous les lundi à partir de 20H45 sur Canal+.



3 thoughts on “Engrenages : L’obscurité des bas-fond

  1. Ping : La renaissance de la musique pop, Turner au Grand Palais et Engrenages, la série des bas-fonds (semaine du 17 mai) « Moustache

  2. Tu m’as donné envie la dernière fois qu’on en avait parlé!! Donc je suis à l’épisode 4, dur dur de lâché la télécommande!! Encore un très bon article, sans fioritures inutiles qui dépeint une excellente série de Canal + !! gros bisous et bravo encore!!

  3. Ping : Surf music, Théâtre amateur, Dans ses yeux (J.J. Campanella) et Roland Garros (semaine du 31 mai) « Moustache

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