2009/2010 : La renaissance pop ?

Le Loup, Grizzly Bear, The Dodos, Fool’s gold, Fleet Foxes, Local Natives, The Real Estate, Department Of Eagles, The Morning Benders, Foals, autant de groupes qui depuis quelques années attirent la louange extatique de la critique et le vif intérêt du public. On a d’abord parlé, sous le nom de psychefolk, d’un simple revival comme on avait parlé, il y a dix ans, d’un retour du rock à guitare. Pourtant, je crois que nous assistons, depuis deux ou trois ans, à l’émergence d’un véritable mouvement musical, avec son esthétique, ses obsessions et une vision de l’homme qui lui est propre. Un mouvement qui redonne à la pop toute sa superbe fracassée.


 

Et, enfin, la pop.


 

Qu’est ce que la pop ? Un mot, regroupant mille musiques, qui n’ont souvent rien à voir l’une avec l’autre. Un spectre allant de la délicatesse de Love jusqu’à la vulgarité d’un Mika. On peut alors aller dans le même sens que Purepains qui, dans un précédent article, disait qu’il fallait « se servir du mot rock, non pas pour désigner un style mais une utopie historique, une manière de concevoir l’être au monde, une sensibilité partagée. » La pop, à défaut d’être une esthétique clairement identifiable, est elle aussi une utopie. Ou plutôt, un âge mythique, une époque bénie qu’on regarde comme un moment de libération musicale et sociale jamais atteinte depuis. L’utopie sociale pop, somme toute, a duré moins de six mois. Elle a déferlé sur le monde le 15 août 1969, pendant les quatre jours du festival de Woodstock. Elle s’est éteinte le 4 décembre 1969, au festival d’Altamont, quand un spectateur mourut poignardé par un Hell’s Angel ivre de bière et de Stones. La musique comme expérience sociale semble déjà un lointain souvenir.

 


40 ans plus tard, comment se porte l’expérience pop ? Mieux que jamais, merci. Elle a enfin digéré sa fin tragique et ose, de nouveau, prétendre « revitaliser [musicalement] le lien social ». Si les années 2000 ont vu fleurir un nombre incalculable de bons groupes, on en retient surtout un éparpillement sans fin, car aucune esthétique, aucun discours d’accompagnement, aucune vision du monde et de la musique n’a clairement émergé pour regrouper tout ce beau monde sous un même étendard. En tout cas jusqu’en 2009.


 

« La mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface

Et qui est à égale distance de ce monde ancien que j’ai quitté

Et de l’autre nouveau. »  

Le Soulier de Satin, Paul Claudel.

Avec cette flopée de groupes que j’ai énuméré plus haut, la pop cesse d’être une suite de notes échaudées toutes à la gloire d’une figure christique de supermarché. Ce n’est plus la personnalité, la pop star, qui est au centre mais la musique ; celle-ci appartient de nouveau à tous et pénètre musiciens comme auditeurs. La musique de groupes tels que Grizzly Bear, Animal Collective ou Le Loup tente de dépasser l’échelle de la simple subjectivité individuelle pour se fondre dans quelque chose de plus grand, une puissance qui nous dépasse et nous traverse. Les douces chorales de la bande à Robin Pecknold rêvent de se fondre dans l’immensité de la nature, celle des ours, des loups et des dodos et nous en renvoient une image fantasmée. Une nature animiste pas si éloignée des films de Miyazaki (la musique de Grizzly Bear est l’incarnation du Daidarabocchi de Princesse Mononoké), une physis dans laquelle nous devons nous fondre et nous baigner tout entier et où notre individualité pourrait enfin se dissoudre.



Prenez la pochette de Total Live Forever de Foals ou l’intérieur de Merriweather Post Pavillon : le corps de l’homme n’existe plus que plongé dans la musique, suspendu aux allées et à la chute, noyé dans cette « mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface ». La musique de Grizzly Bear célèbre l’amuïssement des êtres, comme le donne à voir si joliment la pochette de Yellow House. Et au détour d’une chanson de Fleet Foxes, on ne sait plus bien si ce sont des hommes qu’on entend ou si c’est la forêt qui s’est mise à chanter.



Cette puissance, on la ressent dès les premières notes, dès qu’on voit la musique se déployer jusqu’à prendre possession de l’espace. Cette musique est organique. Vivante. Totale. Cette pop se soustrait au diktat de l’immédiateté et prend le temps de se développer pour finalement échapper à toute mesure. Dès qu’on croit pouvoir la saisir, la maîtriser et la nommer, voilà qu’elle change d’aspect et nous emmène dans une toute autre direction. Cette musique est par essence amorphe, toujours mouvante, à l’image de ce clip de Grizzly Bear, où l’intervention d’extraterrestres montre peut-être que la grandeur paisible d’une nature insaisissable pour l’homme n’est qu’un gentil rêve d’illuminé. A moins que cette cage de verre représente le groupe qui tente de capter une énergie protéiforme pour expérimenter en labo, la disséquer et en faire d’évidentes pop-songs.


 


 

Dépasser sa propre subjectivité, cela passe aussi par la volonté de retrouver l’autre, de se fondre au groupe. Tous ces groupes sont ainsi habités, comme par obsession, par l’harmonie vocale qui triomphe. Fleet Foxes, Grizzly Bear ou Le Loup entremêlent leurs voix pour tutoyer le sommet des arbres. Je ne crois pas que ce chant tienne seulement de l’héritage des Beach boys ou des Beatles, de cette pop sixties idéale qu’on tente de rejouer ad vitam aeternam. Ces chants qui s’entrelacent sont une invitation glissée à l’auditeur pour qu’il rejoigne cette communauté et éprouve le collectif. Les refrains des chansons des Local Natives, exaltants et envoûtants, sont inévitablement communicatifs. On pense alors à Philippe Breton qui, dans La Parole Manipulée, pointe du doigt une dérive de nos sociétés trop individualistes et « désynchronisantes ». Face à sa liberté nue, l’individu recherche « cette communion qui impliquerait un lien social fusionnel débarrassé de toute possibilité de manipulation et de trahison. » Ainsi, tout en échappant totalement à notre quotidienneté, cette musique est peut-être tout à fait symptomatique de notre époque, témoin d’une nécessité que nous avons de nous abandonner dans quelque chose qui nous dépasse et nous permet d’être plus que nous. Ainsi, sur la pochette de Gorilla Manor des Local Natives ou dans le clip de Two Weeks de Grizzly Bear, les têtes explosent car on ne peut plus se contenter de sa propre subjectivité.



 

Chanter une totalité bricolée


La notion de totalité est d’une banalité effroyable, surtout en ce qui concerne la musique. Mais ce que donne à voir cette musique c’est une certaine idée de la totalité. Ce tout n’est pas totalement uni, la perfection est imparfaite, les coutures sont visibles. Un regard sur les pochettes est révélateur : beaucoup répondent à l’esthétique du collage, que l’on parle des fleurs sur Family de Le Loup, des couleurs déchirées sur Veckatimest de Grizzly Bear ou encore des confettis sur Time to die de The Dodos. Ce fondement esthétique n’est pas seulement visuel, mais se ressent souvent dans la musique, notamment celle de Le Loup ou de The Dodos. Les sons ne se fondent jamais tout à fait les uns aux autres, apparaissent parfois en léger décalages les uns par rapports aux autres (Morning Song de Le Loup). Ce collage sonore ne va pas d’ailleurs sans raccrocher ces groupes à la musique actuelle où l’art du sample se retrouve dans tous les genres.

 

 

Tambours vaudous

Cette musique est aussi une fuite. On fuit la subjectivité, je l’ai dit. On fuit la ville moderne (en l’occurrence Brooklyn, scène qui a vu l’émergence de Grizzly Bear et Animal Collective) pour une nature fantasmée. Mais quand la forêt à deux heures de camping-car ne suffit pas, on préfère s’enfuir vers l’Afrique, à l’image de Fool’s Gold, de The Dodos, des Local Natives ou de Foals (Antidotes). Plus qu’une fascination pour la musique traditionnelle africaine, ces groupes affichent une volonté de revenir à ce qui pourrait être l’origine même la musique, tribale et cultuelle, faite de percussions et de mélopées hallucinées. Ces groupes ont ainsi pour point commun principal une même quête musicale : renouer avec une musique cultuelle, sacrée, retrouver la pulsation fondamentale, celle qui relie les hommes entre eux et les conduit à une transe qu’ils expérimentent collectivement. Le sacré ce n’est d’ailleurs que ça : éprouver la force du collectif, de la communauté. La musique doit donc mener à la transe, il faut réveiller ses propriétés incantatoires et son charme chamanique. Les moyens d’y arriver sont parfois différents. Pour des groupes comme The Dodos ou Local Natives cette puissance incantatoire se retrouve dans les rythmiques. Si le rock siglé « début de millénaire » marquait le retour en grâce de la gratte, cette pop sylvestre crée un son de batterie complètement fou et exalté, où il est beaucoup plus rigolo de frapper partout comme un possédé sauf sur les peaux.


 


 

Quand la musique de The Dodos quitte les rivages de la beauté pour atteindre, au bout d’une cavalcade cramée par le soleil, une transe sublime (je sais, oui, je m’emporte), on pense à ce culte vaudou que relate Peter Brooke dans L’Espace Vide. « Dans le vaudou haïtien, pour commencer une cérémonie il suffit de rassembler les gens et d’avoir un poteau. On commence à battre du tambour vers l’Afrique lointaine et les dieux entendent cet appel. Ils décident de venir à vous (…). Les esprits glissent le long du bois planté en terre [ou le long d’un manche de guitare] (…). Il leur faut maintenant un homme comme médium, et ils choisissent un des participants. Un coup de pied, un ou deux gémissements, un bref paroxysme, et un homme est possédé. Il se lève, n’étant plus lui-même, mais rempli de Dieu. » Comme chez Animal Collective (le parrain de cette pop, il faut bien le dire) l’expérience est alors sociale, esthétique, émotionnelle, musicale et religieuse, tout cela ne fait plus qu’un et prend une ampleur démesurée, à la fois inaccessible et à notre portée, en même temps savoir uniquement détenu par les shamans et expérience populaire par excellence.


 


 

La douce violence d’une transe en demi-teinte


La transe peut aussi se faire plus douce, quitter l’exaltation des rythmiques pour embrasser des mélodies assoupies et entêtantes. Chez Grizzly Bear, The Real Estate ou Le Loup, on atteint la transe en se laissant bercer par la mélopée et enchanter par leur chant sylvestre. La section rythmique est diffuse, étouffée, et semble s’évanouir dans un espace sans fin. Les guitares sont claires, tour à tour joueuses ou paysages indistincts. On se laisse aller à la douce violence d’une transe en demi-teinte qu’on traverse sans courir de risque. C’est là où cette musique diffère du dithyrambe, cette célébration originelle et dionysiaque. C’est peut-être aussi sa faiblesse. Cette transe, on s’y joint sain et sauf, elle n’essaye pas de transfigurer le monde mais d’en créer un autre, à côté ; cette pop nous conforte dans un non temps où la musique est tout. Cette musique n’est pas intemporelle mais atemporelle parce qu’elle dessine un à côté du temps, un endroit où trouver refuge et échapper à notre époque.



 

Atemporal pop


La principale critique qu’on fait aujourd’hui, au rock comme à la pop, c’est de toujours se répéter, de ne jamais se renouveler, bref de se saouler du passé pour fuir une modernité qu’on n’arrive pas à mettre en musique. Mais la modernité n’est pas une valeur en soi. La musique de groupes tels que Grizzly Bear ou The Dodos est profondément nouvelle et originale mais elle n’est pas moderne. Cette musique ne cherche pas non plus à valoriser un héritage qui serait toujours valable aujourd’hui. Cette musique ne vit pas figée dans l’utopie pop Woodstock. Cette musique tente, modestement, de savoir ce qu’est la pop et d’en faire un monde à part, un monde rêvé où les hommes peuvent encore s’unir pour chanter ensemble.

L’influence de cette pop n’est d’ailleurs pas étrangère aux métamorphoses qui touchent certains groupes. Beaucoup, en rejoignant cette esthétique et cet espoir social, prennent une ampleur que leur premier album ne laissait pas forcément entendre. Je pense ici au miracle Total Live Forever de Foals ou au superbe album d’Atlas Sound. Cela peut également conduire à des échecs, comme Yeasayer avec son album Old Blood, où l’intellectualisation à outrance de la musique prend le pas sur l’émotion. D’ailleurs Foals, en insufflant tension et désespoir maladifs à la musique de Grizzly Bear et d’Animal Collective, apporte un véritable renouvellement à cette pop. This Orient aboutit à un véritable chaos émotionnel qui laisse chancelant tout auditeur. L’écoute redevient alors risquée ; à leurs concerts les auditeurs extatiques frôlent la folie collective à chaque chanson.


 

4 thoughts on “2009/2010 : La renaissance pop ?

  1. Ping : La renaissance de la musique pop, Turner au Grand Palais et Engrenages, la série des bas-fonds (semaine du 17 mai) « Moustache

  2. Ping : Surf music, Théâtre amateur, Dans ses yeux (J.J. Campanella) et Roland Garros (semaine du 31 mai) « Moustache

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s