Le retour du meilleur groupe du monde (The National – High Violet)

« Nos disques vivront bien plus longtemps que moi » a déclaré Matt Berninger dans le dernier numéro de VoxPop. L’affirmation semblerait prétentieuse (ou triviale) si elle n’était pas criante de vérité. Cette vérité, c’est que la musique de The National est vivante. C’est une entité séparée de ses créateurs. Qui leur survivra. Car The National a réussi à capturer un peu du parfum de l’existence, pour le distiller délicatement à chaque chanson. La sortie de High Violet – leur cinquième album, dont nous parlions déjà ici – est l’occasion parfaite pour plonger dans ce bouillonnement doux-amer.


I wish I didn’t sleep so late


Il y a chez The National un air de ne pas y toucher. Une discrétion. Une retenue. Pourtant, chaque geste, chaque cri, chaque silence semble pesé. Réfléchi. Il en ressort une impression de grande maîtrise. Peut-être aussi un petit côté « intello ». Pour autant, leur musique n’est pas dénuée d’émotion, bien au contraire – du reste, en art comme ailleurs, ce vieux mythe de la spontanéité commence à être sacrément usé. Car cela demande du travail d’insuffler naturel, simplicité et émotion dans des chansons. Voilà une banalité qu’il semble utile de rappeler. De ce point de vue, l’exigence du groupe sert sa musique. Lui donne une profondeur, un corps, un souffle. Une élégance aussi. Le groupe de Matt Berninger crée une musique triste et romantique. Mais fougueuse. Ce dont peu de leurs contemporains sont capables.

 

 

 

Pour son dernier album, le groupe a fait « jusqu’à 116 versions de la même chanson » apprend-t-on dans un entretien accordé à 20 minutes. C’est dire à quel point il peaufine ses compositions. Cette façon de travailler se ressent sur l’écoute et le rapport qu’on développe à cette musique. Sa grande qualité, c’est sa non-immédiateté. Dans un monde qui crève d’un rapport capricieux au réel, sur le modèle de la vidéo à la demande, The National réintroduit la patience. Chaque album ne révèle sa profondeur qu’après plusieurs écoutes. Il faut un certain temps pour s’acclimater à cette musique. Non pas qu’elle soit mauvaise à la première écoute (mais elle peut paraître banal). Simplement, sa force se révèle progressivement. C’est ce qui donne à ces disques une très grande longévité. On peut y revenir à loisir, on y découvrira (presque) toujours quelque chose. Cette musique est tout sauf jetable. C’est une musique sensible qui, comme le bon vin, se bonifie avec le temps.


 


We’re half awake in a fake empire


Dans les chansons de The National, seul le vin semble capable de redonner des couleurs au monde. Pour un instant seulement. Leurs chansons traînent une atmosphère de fin de soirée, d’errance dans une ville grise, seul face à un monde trop grand pour soi. Mais leur musique n’est pas seulement sombre. Il y a des éclaircies. Un contraste prend forme entre lumière et noirceur. La lumière n’est jamais plus aveuglante que dans la nuit. Si elle est pleine de faiblesse, la musique des new-yorkais n’en est pas moins intense. Elle exprime les contradictions de l’existence, entre douceur et amertume.

La batterie est le cœur du groupe. C’est au rythme de ses pulsations que les chansons se déploient. Ces pulsations de vie appuient la voix grave de Matt Berninger ainsi que les nappes de guitares tranchantes ou troubles des frères Dessner. De temps à autre, un violon s’invite, pour former un tourbillon de lumière. C’est un groupe qu’il faut voir en concert, car les chansons y prennent une autre dimension. L’ensemble produit un sentiment étrange. Les paroles inlassablement répétées par Berninger y sont pour beaucoup. La répétition donne à ces chansons des allures d’incantations désespérées. Loin d’être rébarbative ou gratuite, elle crée un tumulte magnifique et entêtant. Convoque des fantômes en transe.


 

 


 

I couldn’t find the perfect song


 

En se plongeant dans la discographie du groupe, on est frappé par sa grande constance. Pas à pas, les new-yorkais ont tracé leur route, sans se soucier des modes. Travaillant et s’épanouissant dans l’ombre, ils ont lentement construit un univers original. Rétrospectivement, tout était là dès The National, le premier album du groupe, sorti en 2001. Ou presque. Les titres ne sont pas tout à fait dégrossis. Ils sont plus bruts (ce qui est surtout dû aux conditions d’enregistrement), plus éteints, moins orchestrés que ne le seront les disques suivants. Mais en écoutant The Perfect Song, Son, Cold Girl Fever ou Anna Freud on ne peut s’empêcher de penser que l’essentiel était déjà là. Et puis, cet album a quelque chose de touchant. Il marque un commencement. Il jette les bases des albums à venir. C’est peut être pour cela qu’on prend plaisir à y revenir.

Le deuxième album est celui de la révélation critique, notamment en France. Il s’intitule Sad Songs For Dirty Lovers et sort en 2004. Cet album est moins brut, plus énervé, plus « produit ». On y retrouve plus clairement ce qui fait la spécificité de The National : les montées en puissances, les instants de répit, la tension, l’orchestration. Entre douceur amer (Lucky You), légère accélération (Slipping Husband) et frénésie (Murder Me Rachel ou Available).


 



Même si les deux premiers albums sont bons, il y a tout de même un écart avec les albums suivants, plus aboutis. Dans la discographie du groupe, il y a un avant et un après. La coupure semble se situer entre le deuxième et le troisième album. Un EP fait office de transition géniale entre ces deux albums. Il s’agit de Cherry Tree (disponible sur grooveshark, de même que les deux premiers albums). C’est sans doute à ce moment là que le potentiel de The National se déploie vraiment. On citera la magnifique All Dolled (Up In Straps), About Today (voir la vidéo ci-dessus) ou la version live de Murder Me Rachel. En sept chansons, The National décolle. Les chansons prennent plus d’ampleur, la tension est à son comble.  Le jour perce la noirceur du ciel.


My mind’s not right


Les deux albums suivants sont les plus puissants. Chacun pour une raison différente. Alligator, le troisième album, révèle la face rageuse du groupe. Sur cet album, les guitares sont plus tranchantes. Le chant se fait parfois transe hallucinée. Jusqu’au cri (poursuivant l’évolution de l’album précédent). Abel, l’un des « tubes » de l’album, illustre parfaitement cette rage triste.


Le reste de l’album est sur le fil du rasoir, suspendu entre ténèbres et lumière, alternant des rythmes différents qui s’accordent à merveille. La cohérence de l’ensemble rend indispensable une écoute de l’album entier. C’est sans doute par cet album qu’il faut commencer l’écoute de The National. Il est difficile d’isoler les chansons. On citera seulement Mr. November, magnifique combinaison de ce qui fait le charme des new-yorkais.

À l’inverse, Boxer, le quatrième album est tout en retenue. Matt ne crie plus. Pour autant, le disque gagne en profondeur. On tutoie le précipice. Derrière cette évolution, il y a une volonté de ne pas se laisser enfermer dans la catégorie de « groupe qui crie ». Cela fait de Boxer un album précieux et plutôt calme. Start A War, Fake Empire, Mistaken For Stangers et Green Gloves sont des sommets de grâce.

 

 

 

 


 

It’s a terrible love and I’m walking with spiders


 

Le nouvel album (High Violet) semble être une synthèse des deux albums précédents. De Boxer, il conserve la délicatesse et le charme sombre. D’Alligator, il reprend l’énergie et la force. Cette jolie synthèse reste, comme toujours, marquée par une tension palpable. Entre une musique riche, sobre, élégante et un chant tourmenté.

Pour la raison évoquée plus haut, il est difficile de parler de ce disque. La découverte ne fait que commencer. Ce qui est sûr, c’est qu’en l’état actuel des choses, High Violet semble être un très bon album. Si la première écoute a pu donner à votre serviteur une impression de redite, elle s’est depuis dissipée.  Comme les autres, cette nouvelle livraison s’écoute du début à la fin. Elle est très équilibrée. On ne retrouve pas les cris d’Abel, mais l’album est plus rythmé que son prédécesseur (Bloodbuzz Ohio et Terrible Love). Il lorgne une fois vers la pop (Conservation 16) et possède son lot de chansons « entre-deux » (Anyone’s Ghost, Little Faith ou Afraid Of Everyone) qui permettent des montées en puissances entre les titres. Sans oublier de laisser de jolis instants de répit, où la cadence se relâche (Runaway). En attendant la sortie de l’album (le 11 mai), on patientera avec des vidéos du groupe filmé par Pitchfork dans une vieille baraque (voir les liens précédents et la vidéo suivante). Ce décor sied à ravir aux chansons du groupe new-yorkais. Voici Terrible Love :


Vodpod videos no longer available.

 


Une âme


Le groupe reste simple, à l’opposé de l’attitude cool obligatoire qu’on attend de n’importe quel groupe de rock. Les new-yorkais ne révolutionnent pas la musique – mais qui peut se targuer d’une telle chose, excepté quelques vieillards et une bande de cadavres depuis longtemps refroidis ? Son apport est beaucoup plus humble. Mais il n’est pas inexistant. On aurait intérêt à se départir de cette recherche sans fin de la « nouveauté », ou du « révolutionnaire », ces notions dévoyées. La grande force de The National est de travailler les atmosphères. De créer des mélodies poignantes. The National n’est pas cool. The National n’est pas à la mode. The National n’est pas « révolutionnaire ». Et c’est tant mieux. Cette musique possède une âme. C’est tout ce qui compte.


 


 

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6 thoughts on “Le retour du meilleur groupe du monde (The National – High Violet)

  1. Ping : La Comtesse de Julie Delpy, le shoegazing, Luchini et The National, le meilleur groupe du monde (semaine du 10 mai) « Moustache

  2. The National est en concert à l’Olympia le 23 novembre prochain. Youyouuouououhouhouhouhouuyouhuouh.

  3. Excellent article et belle rétrospective, ça m’a donné envie de découvrir les premiers albums et d’écouter « Alligator » plus en profondeur (moi qui pensais avoir beaucoup donné niveau The National dernièrement !)
    Je regrette simplement qu’il n’y ait pas un petit mot sur leur prestation en première partie de Pavement le 7 mai au Zénith (aucun des bloggeurs n’y était donc ?) car c’était vraiment énorme (de mon point de vue).
    En tout cas, continuez à nous offrir de beaux articles comme celui-ci, c’est toujours un plaisir de venir sur Moustache!! (petit clin d’oeil à Raphaël)

    • Merci.

      Concernant le concert : j’y étais mais je n’en ai pas parlé. L’article était déjà trop long (j’étais aussi un peu pressé par le temps). Puis leur performance ne m’a pas complétement convaincue, j’attends la prochaine date. Cela dit, je regrette de ne pas avoir insisté sur leurs concerts en général.

  4. Super article! je ne connaissais pas leur début,ça serait peut être trop long de parler de leurs influences,mais Nick Cave y est pour quelque chose!😉

  5. Ping : Plants and Animals, la la la « Moustache

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