La Comtesse de Julie Delpy, une saveur glaciale et ardente

La Comtesse est une parabole historique d’une société bien actuelle. Dans son film, Julie Delpy passe par le miroir de la comtesse Elizabeth Bathory pour exprimer un regard personnel sur des thèmes auxquels nous nous confrontons tous les jours. Il s’agirait ici de féminité, de mysticisme et de vampirisme. Explications par Purepains et Cmignon.

Le cinéma, le monstrueux, Julie Delpy


La Comtesse est de ces grands films, mais pas de ces films évidemment excellents. Porté par une réalisation sans fioritures, par une reconstitution habile de l’univers du XVIème et du XVIIème siècle, on ne tombe pas, au premier abord, dans le chef d’œuvre du genre. Pourtant, ce qu’il y a d’exceptionnel avec La Comtesse, c’est bien plus ce qu’il y a entre les lignes, dans les interstices de la trame historique. Julie Delpy nous offre un vrai cinéma, un de ceux qui met en scène nos fantasmes, nos rêves et nos vices. A la fois mystique, charnel, romantique et sournoisement sanglant, La Comtesse parie sur la richesse des thèmes abordés pour offrir au spectateur un abîme de réflexion. Réflexion sur le cinéma, sur la féminité, sur le temps aussi. Tous les thèmes sont traités de manière subtile, rien de donné avec trop d’évidence. Et pourtant, en cherchant un peu, le film devient monstrueux. Monstre qu’est la comtesse. Ce personnage glacé et torride, raisonné et passionné, moral et immoral. Mais aussi monstre qu’avec une histoire qui se déroule quatre siècles auparavant, on parvienne à déceler toute la modernité de thèmes qu’il est toujours bon d’interroger. De manière peut-être parfois trop réductrice comprenons déjà la femme, le mystique, et le vampirisme.


La femme, le génie, la sorcière



La féminité, ou plutôt la figure et la place de la femme traverse tout le film. Julie Delpy questionne ce que la femme inspire quand elle se trouve aux abords du pouvoir. Très clairement, c’est entre « une éducation« , du génie et de la sorcellerie.

La femme peinte ici est une femme sur-éduquée. Au sens d’un formatage systématique, d’un rejet total de ses pulsions et de ses désirs profonds. Cette femme, fougueuse et envieuse de tout est mise en camisole par une éducation stricte, sans appel. Quel en est le résultat ? Un tempérament glacial sur un désir ardent. Toute fantaisie, toute féminité est finalement niée, seuls les penchants négatifs sont flattés. On pourrait prendre une image qui apparaît dans le film, celle du sarcophage de supplices, avec les lames qui rentrent dans la chaire de celui qui y est introduit. Extérieurement, une armature d’or et d’argent, une certaine beauté inexplicable. Mais à l’intérieur l’acier aiguisé qui se transperce lui-même, qui fait souffrir de l’intérieur. Comme la comtesse, inexorablement attirée par sa souffrance intérieure et ses vices. Elle veut s’en protéger, au niveau de sa conscience, mais s’y jette pourtant, profitant de son pouvoir.

« Nous avons fabriqué un monstre », pourrions nous dire dans Frankenstein. Ici, le monstre est ce génie de la Comtesse. Femme, mère, guerrière, politicienne, amoureuse, bisexuelle et meurtrière. Elle est ce personnage à plusieurs facettes à moitié sorcière et à la fois terriblement rationnelle. Il est d’ailleurs intéressant de noter, comme nous le verrons plus précisément ensuite, que l’attirance pour le mystique est proportionnelle au degré de rationalité d’un esprit. Esprit, qui renfermé sur lui, trop terre-à-terre, se réfugie dans l’inconnu et même l’inconnaissable.

Plus précisément, concernant le personnage « femme » de la comtesse, il est intéressant de remarquer que la légende sanglante qui nous en reste est due, à torts ou à raisons partagés, à la Comtesse et aux hommes qui l’ont côtoyée. Le film ne cherche pas à démontrer que tout n’a été que complot, il ne fait que montrer que le moindre penchant négatif d’une femme de pouvoir est immédiatement utilisé, amplifié, pour mettre à mort. C’est là où Julie Delpy souligne le lien intéressant que les hommes ont toujours fait entre femme, pouvoir et sorcellerie. Que ce soit dans la religion ou la politique, le sexe ou la musique. Ainsi, La  Comtesse va chercher loin dans nos imaginaires, pour nous permettre de mieux les saisir, pour, pourquoi pas, les questionner.

Le mysticisme, dieu, l’échappatoire


On aurait tort de prendre La Comtesse pour un énième film relatant l’absence de Dieu dans un monde en proie au barbarisme et au doute. La guerre des religions qui sévit au XVIème siècle n’est ici qu’une toile de fond, une affaire délaissée aux hommes dans leur quête de pouvoir politique et de domination animale. Cependant, l’essence religieuse du récit n’est pas athée pour autant puisque le doute vient clôturer le film dans un monologue où la comtesse rejette Dieu tout en s’adressant paradoxalement à Lui. Il semble beaucoup plus pertinent de remarquer la manière dont la question religieuse est traitée par les protagonistes féminins auxquels le film est tout entier dédié.

Les femmes du récit fondent leur appréhension du religieux sur une sensibilité profondément mystique. L’expérience mystique, par nature inexprimable, dessine un rapport sensible au monde dont il s’agit de transcender les cadres rationnels. En outre, le mysticisme est une tentative de l’imagination pour s’extraire du réel et en renouveler les codes au profit d’un système faisant la part belle à l’expression des instincts et des désirs. Dès lors, on comprend pourquoi, dans La Comtesse, la femme, personnage confiné entre les murs épais des règles culturelles établies par la doxa sociétale, s’écarte du religieux pour trouver dans le mysticisme une échappatoire face aux limites de sa liberté. La comtesse, dont la protégée est une sorcière, trouve le moyen de briser les chaînes de sa condition dans son délire mystique. La forêt mystérieuse qu’elle contemple par l’étroite fenêtre de sa chambre devient la matérialisation de ses fantasmes : espace où s’entasse les âmes de cadavres et où rode l’esprit naturel des loups, le dédale silencieux de la forêt représente l’expression mystique des désirs de la comtesse. Et dès lors, c’est parce qu’elle n’appréhende pas le mysticisme comme une voie nouvelle de connaissance en marge des processus étriqués de la raison, mais comme une fuite de l’imaginaire face aux obstacles du réel, que la comtesse se perd tout au long du film dans la folie. Et la sorcière amoureuse, pourtant symbole mystique par excellence, ne pourra tenter qu’en vain de lui faire comprendre les dangers que recèle cette voie.

Le vampirisme, le sang, la vanité


Autre aspect innovant du film : son traitement du vampirisme. Comme dans tous les bons films de vampire, il ne s’agit pas de prendre le mythe au pied de la lettre. Le vampire est comme toujours une allégorie fascinante pointant du doigt les fantasmes qui ne peuvent être exprimés dans des sociétés étouffants notre part d’animalité. Mais dans le film, la comtesse ne vole pas le sang de ses congénères pour satisfaire ses instincts. Le lien mystique qu’elle crée entre le sang des vierges et la jeunesse est là pour révéler, au contraire, les méfaits de nos processus civilisateurs. La comtesse ne mord pas ses victimes, elle se fait servir son sang en s’associant à des sbires qu’elle domine socialement, en utilisant des machines sophistiquées. Elle n’assume pas ses fantasmes, c’est pourquoi lors d’une scène du film, elle ne supporte de voir en face une jeune vierge qu’elle s’apprête à tuer et lui ordonne de s’enfuir avant qu’elle ne la dévore.

Alors que le mythe du vampire représente une attitude rebelle face à la société, le vampirisme de la comtesse est une expression des déviances de celle-ci. La soif de jeunesse ne représente pas seulement la peur de la mort et de la vieillesse qui hante nos sociétés contemporaines. Bien au-delà, le sang est volé à autrui, il s’agit dès lors d’une quête de domination où l’on vole la jeunesse d’autrui pour mieux rehausser la sienne. Dans un monde où les individus idolâtrent fiévreusement la jeunesse et cherchent à acquérir un sentiment de puissance juvénile aux dépends de celle d’autrui, la leçon de vanité offerte par la comtesse est édifiante.

Voir La Comtesse c’est donc voir de ces films qui frôlent les limites du classique et du subversif, du normal et du paranormal. Nous donnant une bonne leçon cinématographique, car ce qui compte dans un film c’est bien la mise en scène, au sens brut. Celle d’un monde que l’on désire, que l’on fantasme ou que l’on craint. Comme disait Godard, et c’est ce cinéma qu’on aime, même si Godard pas tant que ça, « le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ».

par Purepains et Cmignon.

photos©BacFilms

2 thoughts on “La Comtesse de Julie Delpy, une saveur glaciale et ardente

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