Trois classiques indie: 1986-1991

Alors que Moustache affiche une santé si insolente, nous avons décidé cette semaine de vous offrir trois articles issus des Chroniques du Sous-sol, la nébuleuse originaire de votre blog préféré. Le sinistre chat, déjà, trônait la pipe aux babines. Et dans l’humidité solitaire du souterrain, un jeune chroniqueur découvrait alors les joies de l’indie: ses premiers écrits sur le rock allaient changer sa vie… Fleurs amères de la jeunesse donc. C’est d’ailleurs peut-être la seule image à même de saisir le lien qui unit ces trois purs chefs-d’œuvre.



Dinosaur Jr: Green Mind

« Green Mind », c’était d’abord une magnifique pochette qu’on aurait eu tort de ne pas prendre en compte. Une gamine la clope au bec, le regard étonnamment sérieux, y redressait son pantalon, distillant la sensation d’une terrible et silencieuse désillusion à propos de l’enfance. Le titre nous annonçait pourtant un album placé sous le signe de la naïveté, de l’immaturité… Ce paradoxe s’avérait peut-être être une clé pour pénétrer l’univers d’un album réputé difficile d’accès.

Fondé à l’origine par Lou Barlow et Jay Mascis au milieu des années 80, au fin fond d’un garage, Dinosaur Jr a ouvert la voie à une certaine façon de penser la musique et de la ressentir, typiquement grunge : à coups de guitares lourdes et saturées, une volonté de fouiller les tréfonds salvateurs de la musique, d’y gueuler sa rage face à une société pourrie jusqu’à l’os, d’y purger son angoisse, pris dans l’étau d’une vie en manque d’imagination et de sincérité. Lou Barlow parti fonder Sebadoh, Jay Mascis, le virtuose multi-instrumentiste inventeur de la guitare à soude caustique, restait aux commandes pour concocter un album que peu apprécieront à sa juste mesure. Y délaissant quelque peu les solos électriques déchirants, les gros sons crasseux, les audaces mélodiques et rythmiques, Jay Mascis semblait s’assagir en offrant un album plus lisse, moins décalé, plus homogène, trop diront certains. Un bon album, avec de très bonnes compos (les magnifiques « Green Mind » et « Thumb » où l’on trouve un solo d’anthologie, l’acoustique et rêveur « Flying Cloud », le funk de « Muck »). Mais cependant pas révolutionnaire pour les fans du groupe, surtout en comparaison de « Where You Been » (qui, il faut bien l’avouer, reste l’oeuvre la plus maîtrisée de Dinosaur Jr).
Or, ce pourrait bien être à l’aulne de cette limite, dans ce désir de ne pas briller, que se mesurerait toute la valeur de « Green Mind ». Au fil des écoutes, quelque chose se passait, se creusait. L’homogénéité de l’album endormait quelque peu notre attention pour mieux répandre, sous l’énergie primaire, le parfum d’une désespérante monotonie. L’album entier prenait la forme d’un bloc, une longue plainte remplie d’angoisse plus que de colère.

Dans cet espace entre rage basique et tristesse lénifiante, on trouverait alors une douceur insoupçonnée. L’image noir et blanc de la gamine réapparaîtrait dans ce mélange si particulier de dureté et de délicatesse. Cette douceur, celle qui surgit de la violence, est ce qu’offre le monde muet et immuable à celui qui, abandonnant pour un temps son mal, décide de l’écouter et de le découvrir, à nouveau. C’est peut-être ça, le « green mind ».

Actualité : Dinosaur Jr, après un retour triomphal en 2009 avec Farm, leur meilleur album, n’en déplaise aux puristes, jouera à la Machine à Paris le 23 mai avec, s’il vous plait, Built to Spill.

Mazzy Star: She Hangs Brightly

Les mots sont nécessairement « en deçà » lorsqu’il s’agit d’évoquer un moment inouï dans l’histoire de la Dream pop. Quelque part entre le post-punk psychédélique du début des années 80 façon Jesus and Mary Chain (“Psychocandy”), la neurasthénie et le dépouillement d’un Velvet Underground et l’essor du shoegazing au début des années 90 avec des groupes comme Ride, Galaxie 500 et bien sûr My Bloody Valentine, on croisait fatalement le duo formé sur les cendres d’Opal par David Roback et Hope Sandoval (la voix de « Asleep From Day » des Chemical Brothers). Alors certes, “She Hangs Brightly” n’atteindrait peut-être pas les profondeurs quasi-gothiques de “So Tonight that I Might See” ou la perfection folk de “Among my Swan”, les deux albums cultes à venir, mais ce premier opus, par son manque de moyen au niveau de la production, détenait une pureté et un équilibre inégalables.

A la fois minimal et psychédélique, “She Hangs Brightly” faisait résonner l’écho fantomatique d’une voix timide et hautaine, aussi froide qu’érotique (l’éloignement de la voix rejoint parfaitement la définition antique d’Eros en ce qu’il suggère l’absence et la plénitude mêlées). Hope Sandoval est la voix du désir, la voix féminine par excellence. Les textes épurés font de l’album un long poème intimiste sur l’amour – les images concrètes et sensibles en dessinent le paysage intérieur fait de manque, de répulsion, de fragilité et de peur suscitée par la difficulté de rester soi-même face à l’autre. David Roback avait la dure tâche de tisser des nappes des guitares tantôt folk et oniriques (“Ride it on”, “Give You My Lovin”), tantôt revêches et fantastiques (“Blue Flower”, “Ghost Highway”). On retiendra deux moments prodigieux au sein de la nébuleuse. D’abord “Halah”, qui rayonnait d’une douce joie, ouvrait l’album en déployant son faux parfum d’innocence qui nous rappelait comment la jeunesse se brise fatalement contre le roc de la réalité : « But just before I see that you leave / I want you to hold on to things that you said / Baby I wish I were dead / Surely dont stay long I’m missing you now. / Its like I told you I’m over you somehow / Before I close the door I need to hear you say goodbye / Baby wont you change your mind ? ». Enfin, “Before I sleep”, ultime chanson où la voix se faisait plus profonde et éthérée pour chanter, une nouvelle fois, une relation impossible au gré d’une guitare lancinante et d’un violon dont le rythme évoquait la chute nostalgique des larmes.

Une œuvre intemporelle, à la fois simple et vraie, qui distille une mélancolie paradoxalement régénératrice à qui veut bien faire l’effort d’y plonger sa sensibilité. Un univers musical profondément humain à l’image d’un vers d’Eluard : « Un peu de soleil dans l’eau froide ».

Actualité : Mazzy Star prévoit de sortir un nouvel album cette année, leur premier depuis 1994.


New Order: Brotherhood

A l’heure où l’on semble prêter un culte renaissant pour Joy Division, parfois moins pour son apport révolutionnaire à la cold wave que pour son leader, Ian Curtis, énième symbole macabre et pseudo-romantique d’une impossibilité de vivre dans un monde toujours prêt a étouffer nos pulsions, les « grands » adolescents en mal d’identification oublient trop souvent la suite de l’histoire. Celle qui a suivi le fatidique passage au crématorium, celle de New Order. La formation mancunienne travaillait dès 1980 à revitaliser le rock anglais pris dans le carcan du post-punk avec des groupes cependant géniaux comme The Cramps, Siouxsie and the Banshees ou encore The Cure. Renonçant peu à peu aux aspirations morbides et nihilistes des débuts, New Order dessinait d’album en album les contours raffinés d’un rock électronique résolument optimiste. Alors pourquoi idolâtrer « Brotherhood”, album sous-estimé, plutôt que les renommés “Low-life”, “Power, Corruption & Lies” ou encore “Technique” ?

Parce que “Brotherhood” serait la pierre angulaire de toute la production musicale anglaise des années 80, rien que ça. Gardant le minimalisme technique, la raideur rythmique (indéniablement sexuelle) et le sombre envoûtement propres au post-punk, dévoilant un romantisme en diable à la manière des Smiths, un sens de la mélodie qui fera envier tout l’héritage brit-pop, un son kitsch synthétique inimitable qui influencera toute la musique electro des années 90, New Order nous offrait ici un album luxuriant, à l’homogénéité remarquable malgré l’étendue des styles abordés. Deux parties, dix chansons, les cinq premières résolument rock et punk, les autres, electro et pop. Chaque partie ouverte par un chef d’œuvre – “Paradise” et “Bizarre Love Triangle”.

Cette capacité rare à fondre dans un même creuset une telle variété de « genres » je parlerai plutôt ici de sensations musicales – sera pourtant à l’origine du relatif mépris qui entoura l’album. Pas assez punk pour les uns, pas assez electro pour les autres, trop pop, trop dansant, trop commercial, pas assez déprimant… Une œuvre simplement hors norme qui fait prendre conscience de la futilité qu’il y a en musique, à se focaliser sur des étiquettes dont on médite peu la valeur et qui nous privent de sensations nouvelles et authentiques. Un album qui vous fera oublier vos principes inconscients de « hiérarchie musicale » pour vous donner simplement envie de vous dandiner en pianotant frénétiquement du doigt un synthé, quelque part dans un sordide clip au décor étoilé. Sans oublier la mèche rebelle… C’est ça les années 80, une certaine idée du romantisme et serait bien bête quiconque s’en priverait. Car en terme « d’intelligence » musicale, on n’a peut-être pas fait mieux depuis…

Actualité : Bernard Sumner, le leader de New Order, vient de sortir un album accompagné de son nouveau groupe, Bad Lieutenant.


3 thoughts on “Trois classiques indie: 1986-1991

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