Patrick Modiano : les souvenirs c’est du poison au goût citron

La douce symphonie du métro exceptée, j’ai l’habitude d’accompagner mes lectures de musique, qui a le double mérite de donner encore plus de profondeur à l’univers dans lequel je m’immerge et de m’éloigner encore plus du quotidien vilain. Une des spécificités de Modiano, c’est ce constat que j’ai dû très rapidement faire qu’aucune musique ne semble lui seoir.

Modiano a souvent été rapproché de Proust pour son côté « recherche du temps perdu », et on pourrait penser que cet aspect évoque une musique plutôt intérieure, un silence introspectif, un bruissement ténu que l’on n’entend qu’en faisant le vide autour de soi. Modiano parle aussi beaucoup de Paris, disséquant le XVIIIe ou le XVe dans un flou artistique qui confine au lyrisme. Sa prose simple, sincère, ne puise pas sa grâce dans une quelconque élaboration stylistique mais bien plutôt dans la vérité dont elle essaye de rendre compte – une poursuite dont la vanité est assumée et qui, à travers ces subjectivités qu’elle essaye de recomposer, trace d’abstraites silhouettes, comme des portraits sans sujets, dont les vies sont peut-être davantage vides de contenu que de sens. Un cadre qu’on aurait posé au hasard sur un mur : entre ces quatre parois arbitraires se dessine comme sans raison un destin plutôt qu’un autre, une histoire qui s’écrit malgré elle.

Toujours tangents à la réalité, les protagonistes ont tendance à choquer par leur manière de vivre comme de loin ce qui leur arrive : toujours en projection, ailleurs, ils ont l’air d’avancer comme des personnages de fresques égyptiennes à travers ce qui leur arrive : de biais, en se faufilant entre ce que la vie leur apporte. Ils passent dans les villes comme sans y habiter. Nice, Paris, peu importe : ce ne sont que des parcs, des rues, des plaques, des maisons au singulier. Des hôtels, plutôt, un espace jamais conquis, jamais familier, des personnages jamais enracinés, toujours étrangers presque jusqu’à eux-mêmes. Avec Dans le café de la jeunesse perdue, Modiano pousse le vice jusqu’à recenser ce qu’il appelle des zones franches, espaces de parfaite perdition, de pur anonymat, dissimulés au cœur de Paris. Dans Villa triste, c’est toute une station thermale qui fait office de trou noir social. Parfois, le judaïsme des personnages fera office de prétexte. Parfois seulement. Car en somme, ça n’a aucune importance. Que les événements aient eu lieu ou non, que les autres personnages soient ou non issus de leur imagination, la vérité réside en dernière instance dans ce travail d’élaboration secondaire plus que dans son résultat à proprement parler — qu’on me pardonne la terminologie technique, mais tout ceci m’évoque furieusement la psychanalyse : c’est comme si toutes ces vies n’étaient faites que de souvenirs-écrans, ces souvenirs recomposés a posteriori, davantage pour rendre compte d’un vécu que d’une réalité historique, et qui pour l’analyste n’ont pas moins de valeur que les autres en ce qu’ils expriment justement un ressenti, comme un rêve assez maquillé pour rester crédible.

Le Boulevard de Grenelle

Le Boulevard de Grenelle lors de la crue de 1910 — Pierre Petit

Lorsqu’on lit Modiano, on a l’impression de jouer à colin-maillard : le thème traité n’est jamais directement abordé, on a affaire à un simple constat dont on doit plus deviner que comprendre les origines. Ou plutôt même, ressentir. Car rien n’est dissimulé, rien n’est perfidement suggéré, mais rien n’est jamais dit que l’essentiel, et c’est à la fois comme un détective et comme un psychanalyste que l’on s’efforce de rassembler les éléments du livre pour voir la timide élaboration qu’on se proposait voler en éclats à la fin, toujours spectaculaire par sa simplicité et sa puissance — je pense particulièrement à celle de Rue des boutiques obscures, qui m’a profondément touché. Durant tout le roman, on enquête avec un détective amnésique sur sa propre vie… Pour aboutir à un CQFD magistral. Ne faites pas la même erreur que moi, ne finissez surtout pas ce livre juste avant de vous endormir, un dimanche soir, tard.

C’est peut-être, de ceux que j’aie lus, le roman où l’enquête soit aussi formalisée. Dans beaucoup d’autres, les faits sont encore moins établis, et ce sont toujours les souvenirs qui comptent, les impressions (Une jeunesse, Villa triste, Dimanches d’août, dont la conclusion est particulièrement dure, Accident nocturne) pour arriver jusqu’aux confins de l’onirisme dans Les boulevards de ceinture. N’ayant pas lu Proust, je suis plus tenté pour ma part de rapprocher la démarche de Modiano de celle de Zweig : ce dont Modiano nous parle n’est pas du passé, du temps qui s’échappe, mais plus du sens de la vie elle-même, du sens de nos actions, de ce qui restera de nos existences après notre mort — voire dès avant. Pas de dépositaire, pas d’analyste ou de confident comme chez Zweig : la grande tristesse de ces romans, ce qui contribue à me les rendre si prégnants, c’est la solitude immense qui en émane.

C’est également ce qui contribue à leur donner ce côté onirique : jamais aucun témoin, aucune preuve, aucun testament de ces vies oubliées, de ces jeunesses perdues, de ces amis disparus, quelques photos auxquelles on ferait dire n’importe-quoi pourvu qu’elles nous racontent quelque chose, qu’elles comblent un vide qui est peut-être plus celui du présent que du passé. Vanités au Polaroïd. Quand on cherche qui l’on a été, n’est-ce pas parce qu’on ignore qui l’on est ?

Evry Centre 2

Stenope – Gare routière Evry Centre

Le plus abouti des romans que j’aie lu de Modiano aura été Dans le café de la jeunesse perdue, extrêmement bien construit, avec tout ce suspense à rebours dont le romancier est capable, qui nous fait à chaque page nous demander non pas ce qui va se passer mais ce qui s’est passé, et l’on tourne autour du trou noir que constitue le personnage central comme une galaxie de questions qui, pour finir, se laisseront engloutir dans une seule, dont je suis convaincu qu’elle est différente pour chacun. Juste derrière, avec une conclusion moins radicale et plus optimiste mais non moins émouvante, La Petite Bijou déroule une histoire extrêmement tendre, la quête de l’amour jamais éteint pour ses parents, avec toute la pureté et la naïveté pathétique que peut revêtir ce sentiment lorsqu’il est débarrassé de tout grimage. Peut-être ces deux romans sont-ils aussi ceux où le contact avec l’extérieur est le plus riche et élaboré, et où l’on mesure également mieux, par contraste, cet isolement moral des personnages, cette quête impossible de liberté.

L'énigme de l'heure

De Chirico – L'énigme de l'heure, 1911

Il m’est arrivé de me dire, en lisant ces romans : « C’est pas possible, ça n’existe pas des gens seuls comme ça. » Souvent jeunes (la vingtaine à peine), sans attaches, sans foyer, Modiano prend tout juste la peine d’excuser, dans un livre sur deux, leur absence de parents. Sans famille, sans amis, ils errent seuls, survivent. Impossible, croyais-je, de n’avoir aucune autre ressource que soi-même. Et voilà qu’un jour, dans le métro, monte une jeune fille fringuée façon « je-rentre-d’un-pèlerinage-à-St-Jacques », rouquine à bouclettes, pas spécialement moche, et elle se met à lancer : « Bonjour, je m’appelle Julie, j’ai vingt-quatre ans… » puis à nous expliquer qu’elle est à la rue sans ressources. J’ai oublié les détails de son histoire d’ailleurs, j’ai juste été traumatisé par le « Julie, vingt-quatre ans » : une de mes plus proches amies s’appelle Julie et a vingt-quatre ans. Elle veut faire carrière dans le chant lyrique et c’est tout sauf facile. Mais jamais je ne l’imaginerais pour autant en être réduite à faire la manche dans le métro. J’ai immédiatement pensé à Modiano : mon premier réflexe n’a pas été de la plaindre mais de me dire : « Tu vois, si, ça existe. Ici. Maintenant. »

Et quelques jours après ça, je découvrais The Flickering Flame de Ken Loach (Les dockers de Liverpool). Ça ne vous dit rien ? C’est normal. Par solidarité envers le licenciement sauvage de cinq de leurs collègues ayant osé protester contre des conditions de travail chaque jour dégradées, ce sont quatre-vingts dockers qui se voient fermer la porte de l’usine. Par solidarité, aucun des autres dockers ne franchit le piquet de grève. Ce ne sont plus des personnes isolées mais trois cents ouvriers, un groupe social entier, qu’on voit exclure du système, bouder par son propre syndicat, black-outer par les médias. Quoique très marxiste et très dichotomique en termes de classes, le reportage, quand on se rappelle qu’il date de 1997, nous a laissé voir par avance certains effets de la mondialisation — les mauvais (main d’œuvre délocalisée et bon marché) comme les bons (soutien international au sein des corporations). Très complet, il réussit à nous livrer les enjeux du combat des dockers et à nous faire partager leur fardeau : les ouvriers en sont au moment du reportage à un an de lock-outing. Et après deux ans de combats, ceux-ci auront dû abdiquer, comme quelques années plus tôt leurs prédécesseurs face à Margaret Thatcher. Le black-out sur l’affaire s’est d’ailleurs poursuivi jusqu’à nos jours : s’il est facile de trouver des résumés du documentaire de Loach (du moins, un résumé, qu’on se prête complaisamment de site en site, comme si on avait envie de soutenir un documentaire gaucho par principe sans vouloir se donner la peine de le regarder soi-même), il est quasiment impossible de trouver un quelconque article faisant le bilan de l’action des dockers de Liverpool.

Dockers

Les dockers de Liverpool

Le documentaire intégral en VOST-FR

Et ce sont des personnages réels que nous montre Loach, ce sont des hommes à bout de forces, des mères désespérées de voir leurs propres enfants leur proposer de vendre leur vélo pour payer l’électricité, ou de se constater étrangères à Noël car leurs finances ne leur permettent pas de faire un menu plus fourni qu’un autre jour, encore moins de s’acheter des cadeaux. « L’an dernier c’était une chose, je n’y pense même pas. Mais quand on entre dans une boutique ou qu’on passe devant, et qu’on se dit : on ne peut plus faire ça… C’est pas parce que c’est nous. Il y a toujours eu des assistés, des gens qui n’ont rien. Mais que ça vous soit imposé comme ça, d’un seul coup… Je ne sais pas comment ils font. Je me dis qu’ils rentrent chez eux et vivent leur vie. Moi je rentre, je suis trop crevée pour parler aux enfants tellement je suis vidée par ce qui arrive, pas seulement à moi, mais à tout le monde : on voit la fatigue, le stress, on se dit : quand est-ce que ça va finir ? », raconte une mère de famille avant d’éclater en sanglots. Trois cents personnes qui se sont vues exclure purement et simplement de la vie comme les autres, destituées de leur droit à mener une vie normale, bref, parquées négligemment dans un coin. Et qu’on voit applaudir en assemblée générale parce que des généreux donateurs (quasi-systématiquement d’autres dockers ou affiliés) leur ont envoyé 5£ par-ci, 10£ par-là. Il faut voir les larmes réellement perler au coin des yeux de tous ces hommes parce qu’une veuve de docker leur envoie les 55£ qu’elle a tirées d’une paire de boucles d’oreilles qu’elle ne mettait plus. Cinq cents balles qu’ils vont se redistribuer en trois cents familles. Les mecs se retiennent de chialer. Moi, je n’ai pas réussi : ça existe. Ici. Maintenant.

Article dockers

Article de l'AFP du 27/01/1998

Ces gens juste à côté de nous et qui pourtant évoluent dans un monde totalement différent, ce ne sont pas que les gens du groupe social d’en face (ou d’au-dessus, ou d’en-dessous, selon l’angle sous lequel on attaque la société), c’est aussi et surtout l’autre. Maupassant utilisait souvent une métaphore selon laquelle nous sommes des êtres aveugles qui nous frôlons dans le noir, pour résumer sa vision d’un altérité quasi-métaphysiquement inaccessible. Plus empirique et plus poétique, Le vieil homme et la mer d’Hemingway ne nous laisse-t-il pas également voir comment le monde de chacun est difficilement perméable, comment l’épique, le dramatique, l’héroïque, l’initiatique, ne s’accordent qu’au singulier ?

Ce dont Modiano nous parle, c’est d’une réalité dont on essaie de croire chaque jour qu’elle est chimérique, qu’elle n’est que poésie. Bien sûr, on en voit tous les jours des chômeurs, des grévistes, des SDF. Mais la perdition n’est pas nécessairement matérielle. Ces personnages qui tentent vaille que vaille de se construire une existence, de circonscrire leur parcours, ne sont-ils pas aussi réels, autant à plaindre que les autres, nantis ou non, lorsqu’ils en sont réduits à se nourrir de rêves dans lesquels ils finissent par se perdre ? Réussir à nous faire aimer ces chimères, à pleurer sur des personnages absents et des vies détruites comme des châteaux de cartes qu’on aura pourtant vus s’élaborer sous nos yeux, nous faire comprendre que ces histoires, pour fausses qu’elles sont, ne laissent pas d’être importantes, en somme, nous faire prendre nos rêves pour des réalités, c’est là tout le génie poétique de Modiano. Un génie qui nous rappelle combien nous avons en commun avec notre voisin, et combien nous sommes loin d’en avoir conscience.

Place de Clichy

Place de Clichy sous la neige

La meilleure musique pour écouter Modiano, ce sont probablement les roulements des pas des passants mêlés de quelques raclements de moteurs, à la terrasse d’un café oublié, les pizzicati des conversations des quelques clients échoués là, une fin d’après-midi quelconque, sur les Boulevards.

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