Les Justes : Des hauts et débats à la Colline

« En février 1905, à Moscou, l’Organisation, groupe de terroristes appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organise un attentat contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. » Les Justes de Camus, qui se joue en ce moment à la Colline, raconte les circonstances qui ont entouré cet évènement. Souricat est allée se prélasser dans les fauteuils du théâtre et voilà ce qu’elle en a pensé.


Les Justes est une pièce qui refait du théâtre l’instrument qui met à la torture les idées. Le théâtre redevient le lieu de débats publics, comme il s’en tenait dans l’Agora grecque. Camus avait d’ailleurs le rêve, plus ou moins avoué, d’en faire une véritable tragédie moderne qui saurait dignement prendre la suite des antiques. Ce qui pourrait, pour lui, justifier cette ambition, est que, dans sa pièce, les positions qui s’affrontent sont également justes. C’est le même principe qu’Antigone de Sophocle, par exemple. Créon et Antigone défendent tous les deux la justice. La question est de savoir laquelle choisir : celle des hommes ou celle des dieux ? On ne peut dire de personne s’il a raison ou s’il a tort. C’est la supériorité de la tragédie sur le drame selon Camus.

Le texte est ici au centre de la pièce. Stanislas Nordey, qui la met en scène à la Colline, a d’ailleurs visiblement été pris d’une sorte de fétichisme du texte.

Stanislas Nordey \ »faire du théâtre\ »

Il veut le faire sonner mais cette idolâtrie est meurtrière : le texte trop étrangéisé, n’est plus entendu. L’idée raisonne et résonne trop fort au détriment de ce qui se passe sur scène.


Entre anti-théâtre et tragédie moderne


La pièce devient alors difficilement transposable sur scène. C’est peut-être le paradoxe de la pièce de Camus : une pièce d’anti-théâtre mais qui ne le fait pas exprès. Elle recrée la pensée à la manière de Platon (avec plusieurs locuteurs qui ont des points de vue opposés clairement définis et qui débattent) mais elle oublie l’histoire. Celle-ci devient prétexte pour penser alors que le théâtre est d’abord le lieu où se joue le concret, où se passe l’évènement. Il faut qu’il se passe quelque chose sur scène, que ce soit une histoire, ou bien le théâtre qui travaille sur lui-même. S’il ne se passe rien sur scène, alors rien ne sert d’aller au théâtre. Autant prononcer un discours ou bien écrire un essai.



L’évènement ici a peu d’importance, le fait que quelque chose arrive sur scène importe peu. Ce qui compte est autour de l’évènement, concerne les circonstances, la manière de le faire venir et c’est peut-être ce qui rend cette pièce parfois presque anti-théâtrale. Elle efface l’évènement au profit de l’idée de l’évènement.

Et c’est peut-être le débat principal de la pièce et surtout de la mise en scène de cette pièce : L’idée surpasse-t-elle l’évènement auquel elle est attachée ? N’est-ce pas l’évènement qui finit par rattraper l’idée ? Un homme tué pour la révolution n’est-il pas d’abord un homme tué ?


« Kaliayev : j’ai lancé la bombe sur une figure ou une idée.

Skouratov : Oui mais c’est l’homme qui l’a reçu. »


Cependant la pièce questionne, et c’est une grande qualité. Elle questionne la Révolution avec un grand R, toujours considérée comme évidemment positive, et comme toujours, il est bon de démonter la gueule aux évidences. Elle se place à un moment de l’histoire (1905) où les hommes qui se révoltent ne trouvent plus leur justification dans la grâce de Dieu mais se retrouvent face à eux-même. Ils se révoltent et créent leurs propres valeurs. Mais, tout en combattant pour l’homme, ils se placent au dessus de lui et parfois même en contradiction avec lui. Les révolutionnaires de cette époque étaient piégés dans une contradiction : tout en reconnaissant le caractère indispensable de la violence, ils reconnaissaient qu’elle était parfaitement injustifiée. C’est dans ces contradictions que se situe la pièce de Camus et c’est pour cela qu’elle est, à la lecture, passionnante.

Mais dans cet environnement plus philosophique que théâtral, la mise en scène peine un peu à faire décoller la pièce, à l’incarner surtout. Car c’était le défi principal du montage de cette pièce sur les planches : incarner ce qui par nature est désincarné : la pensée.


Une mise en scène risquée


Camus n’aide donc pas vraiment le metteur en scène mais parfois Nordey est décidément maladroit. L’auteur fait l’effort, tout de même au début, de poser une situation concrète : la préparation d’un attentat contre le grand duc Serge. C’est alors que Stanislas Nordey se pique d’intellectualiser une pièce qui l’était déjà et rate la situation. Les personnages s’expriment d’un ton égal, sans liaison entre les mots et de manière exagérément articulée, hurlant parfois le texte sans raison, et surtout pas par émotion. Ils entrent l’un après l’autre dans un carré de lumière qui symbolise l’extérieur. Une manière de se présenter. Une manière de se placer en justiciable devant un public devenu juré. Il va alors devoir décider si les révolutionnaires sont bien les justes annoncés en titre. Les acteurs sont face au public. Mais ça ne suffit pas pour que le public se sente au cœur de la conversation. Au contraire, il ne s’est jamais senti aussi exclu. Le texte est trop haché, découpé, même lorsqu’il est simple, ce qui le rend étrange. En gros, la première heure et demi de spectacle est relativement chiante. On s’y résigne grâce à la force des idées et à l’intérêt du débat, mais les personnages manquent de chair. Ils ne sont, encore une fois, que des porte-voix. A tel point que l’on est peu dans l’attente de ce qui doit arriver dans la première partie : la réussite ou non de l’attentat du grand-duc. Le théâtre rate l’évènement. La moitié du public a lâché l’affaire. Chose grave tout de même.


Le retour du théâtre

L’autre évènement arrive après. Quand la pièce commence à devenir théâtrale en fait. Yanek a lancé la bombe, il est en prison, prêt à recevoir la mort qui le couronnera en martyr révolutionnaire et le lavera de son crime.


Il est alors une idée, l’idée qu’il s’est fait de la justice et de la révolution. Mais en prison, hors de la secte de « L’Organisation », il se retrouve face au peuple, et donc peut-être face à nous. Droit comme un « i » dans sa cellule, il rencontre d’abord un prisonnier, trapu, qui a accepté de pendre les condamnés pour gagner à chaque fois une année de détention en moins. Il marchande avec la mort pour sauver sa petite vie. Pour Yanek, la mort est une idée qui vient sublimer les autres. La mort du grand duc est la mort du despotisme. Sa propre mort est le sacre de son héroïsme. Il reste perplexe face au prisonnier du peuple pour qui la mort n’est rien et qui la donne sans hésiter pour faire « une bonne affaire» comme il le dit lui-même. Surtout, le prisonnier ne l’aime pas. Yanek se trouve face à Gorka comme face au peuple et celui-ci le rejette. Pire, il lui rappelle son origine bourgeoise. Le concret de la vie est une horreur pour Yanek car il fait s’écrouler sa montagne d’idées. Sans l’idée de la Révolution, la mort du grand duc n’est plus qu’un assassinat et il ne peut pas le supporter. Il faut aussi que lui-même meurt pour ne pas devenir un assassin et rien ne le terrifie plus que de recevoir la grâce de la grande duchesse qui vient le visiter.

Ainsi, l’acte IV fait évènement dans la pièce et surtout dans la mise en scène, car il montre le retour du théâtre (il n’est jamais trop tard…). Le rideau tombe sur le décor lisse et doré de l’appartement des révolutionnaires dans lequel les personnages étaient enfermés, et le théâtre surgit. Devant le rideau. Celui qui s’est auto-proclamé héros de l’humanité se retrouve face à ses contradictions et surtout face à la réalité. Ses repères vacillent et le public trouve enfin des prises. Le rideau, lui, prend une dimension extraordinaire. Il gondole, et dans ses plis et replis viennent se loger les ambigüités, les indémélables. Il recréerait presque le labyrinthe dans lequel s’embrouille l’esprit de Yanek face au prisonnier, puis au commissaire et enfin à la grande duchesse. Ces personnages incarnent la concrétisation et portent avec eux le retour du théâtre. Contrairement à Yanek, ils sont « au centre des choses ». Et on voit mieux quand on est au centre des choses : on voit par exemple la mort en vrai, avec le sang qui coule à flot et qu’on ne peut s’empêcher de retrouver dans l’immense rideau rouge. On voit aussi la machinerie du monde qui est ici la machinerie du théâtre avec ses portants, les acteurs qui regardent de l’extérieur la scène se jouer.



On peut même se demander, devant l’intelligence de l’acte IV, si l’ennui des trois premiers actes n’était pas fait exprès, histoire de montrer la faiblesse des grandes idées face à l’aspect concret du monde. Histoire de démonter l’idée de la Révolution, qui est impossible si elle est détachée des hommes, et d’abord des hommes du présent.

Risque énorme tout de même.

Beaucoup d’intelligence donc mais aussi beaucoup de maladresse dans cette pièce montée par Stanislas Nordey. Des idées sur scène c’est bien, mais concrètes merde, concrètes !


Les Justes

Au théâtre de La Colline

métro Gambetta (3)

du 19 mars au 23 avril 2010

réservation au 01 44 62 52 52

mise en scène : Stanislas Nordey

Avec : Emmanuelle Béart, Vincent Dissez, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Frédéric Leidgens, Wajdi Mouawad, Véronique Nordey, et Laurent Sauvage

Durée du spectacle : 2h30

Programmation d’avril pour aller voir Les Justes.

2 thoughts on “Les Justes : Des hauts et débats à la Colline

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