Fabrice Luchini lit Philippe Muray au Théâtre de l’Atelier

Murray sait taper dans la balle. Actuellement quatrième en simple au classement ATP, le britannique est doué. On célèbre son revers. On déplore son coup droit. Toujours est-il que son jeu, subtilement défensif, passionne les amateurs de tennis. Ils ont raison, Murray est sans doute passionnant.

Hélas, cet article ne parlera pas de Murray mais de Muray. L’homonymie exceptée, Andy et Philippe n’ont que peu de choses en commun. Et Philippe aurait pu s’amuser de la confusion avec Andy.

Philippe Muray est décédé en 2006. Il était romancier et essayiste, sans doute l’une des grandes plumes de la fin du XXème siècle. Drôle, fin, provocateur, il a su saisir la modernité dans sa monstruosité. Après Céline, La Fontaine ou Valéry, Fabrice Luchini propose de donner corps à la grande voix que fut celle de Muray. Cette voix dissonante et dérangeante hante le Théâtre de l’Atelier jusqu’au 9 mai 2010.


Une lecture jubilatoire


On connaît Fabrice Luchini par ses paradoxes. Il est le lieu d’une contradiction délicieuse, dont les médias raffolent. A la fois monstre médiatique adulé et promoteur d’une certaine exigence, il est ce qu’on appelle un « bon client ». Un alibi fantastique. De bons mots en logorrhées interminables et hallucinées, il représente l’assurance qu’il se passera quelque chose sur un plateau de télévision – car il ne s’y passe plus rien depuis longtemps déjà. L’ambiguïté du personnage rend difficile un jugement définitif. Luchini agace et passionne. Pour de bonnes et pour de mauvaises raisons (qui peuvent parfois être les mêmes). Comment, au sein de ses clowneries, isoler la promo ? Où commence l’homme, derrière le personnage ?

S’il est impossible de trancher, on conseillera de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le talent excuse beaucoup de choses. Quoiqu’on en dise, Luchini a du talent. Il le prouve en donnant aux textes de Muray toute leur ampleur. Il incarne parfaitement ces textes. Leur donne le souffle et le ton qu’ils méritent. Sa vivacité, sa justesse, sa compréhension du texte valent toutes les excuses du monde. Muray n’est pas un auteur des plus abordables. Pourtant, Luchini parvient à communiquer son intelligence, sa finesse et sa drôlerie. La plume de Muray court dans la salle, vivante. Que ce soit pour le public ou pour l’acteur, cette lecture est jubilatoire.


Une écriture tranchante


Sur scène, en guise d’introduction et de conclusion, Luchini lit des extraits des Cahiers (1957-1972) de Cioran. Le reste du temps est entièrement consacré à des textes récents de Muray. D’une grande actualité, ces textes sont féroces. Ils peignent un monde hyperfestif, infantile et irréel. En vérité, Muray ne s’intéresse pas à la réalité – ou plutôt, pas en premier lieu. « Je n’ai pas cherché, écrit Muray, à donner un tableau de notre société. J’ai fait l’analyse de l’éloge qui en est fait ». Muray s’intéresse au discours « que les dominants tiennent sur la réalité (et qui, peu à peu, devient la réalité) ». « Notre époque s’exprime par ses fêtes » dit-il. Ses thèses sont radicales et complexes (la fin de l’Histoire, notamment). Elles méritent qu’on s’y attarde.

La scène est envahie par une horde d’individus hétéroclites et de situations absurdes : des « accompagnateurs petite enfance », Ségolène Royal, un pirate, des « agents d’ambiance », Christine Angot, une jungle, une « intervenante civique », Paulo Coelho, Paris-plage, une touriste blonde… Ces textes bouillonnent, grouillent d’une faune absurde et d’une flore artificielle. Ils révèlent le vide du réel. La perte du sens. Jusque de la moindre broutille. Car Muray est un maître du détail. On pourrait presque dire qu’avec lui, seul le détail compte. Pour lui, « toute entreprise critique véritable commence par la critique de la vie quotidienne ». On prendra comme exemple le poème-pastiche intitulé Tombeau Pour Une Touriste Innocente, qui commence ainsi : « Rien n’est jamais plus beau qu’une touriste blonde, qu’interviewent des télés nippones ou bavaroises, juste avant que sa tête dans la jungle tombe sous la hache d’un pirate aux façons très courtoises ».


Une critique comique :

rire pour remettre le monde à sa place


« Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d’otages à la chaîne, réchauffement de la planète, massacres de masse, enlèvements, épidémies inconnues, attentats géants, femmes battues, opérations suicide. Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal. C’est un spectacle de science-fiction que de le voir flotter en triomphe, les soirs électoraux, chaque fois que la gauche, par la grâce des bien-votants, se trouve rétablie dans sa légitimité transcendantale. On en reste longtemps halluciné, comme Alice devant le sourire en lévitation du Chat de Chester quand le Chat lui-même s’est volatilisé et que seul son sourire demeure suspendu entre les branches d’un arbre. »

Il s’agit d’un extrait de Sourire À Visage Humain. Les autres textes sélectionnés par Luchini sont aussi variés et drôles : ils dénoncent la passion des débats organisés pour ne rien dire, le tourisme ou l’infantilisation, le culte de la jeunesse (Voir la Chronique de la haine ordinaire de Pierre Desproges, si dessous). Lu par Luchini, ces textes vivent, palpitent, s’épanouissent.


A trop l’accuser d’être réactionnaire (ce qui n’est peut être pas totalement faux), on oublie le grand talent comique de Philippe Muray. Ce que Luchini donne à entendre, c’est un peu de ce talent. Les textes sélectionnés sont hilarants. Ce n’est pas parce que la critique faite par Muray est désespérée que ce dernier est désespérant. Loin de là. Aucune aigreur. Aucun ressentiment ne semble émaner de sa plume. Ici, l’humour n’est pas seulement la politesse du désespoir. Loin d’être anodin ou ornemental, « le rire est une radicalité qui m’apparaît bien supérieure à toutes les analyses » dit-il.

Malheureusement, on regrettera que, dans la salle, certains rient moins par plaisir que par connivence. Certes, il est difficile de lire dans les cœurs. Reste qu’au détour d’un rire, d’un souffle, d’un mouvement du public, on ressent parfois un léger malaise. Une atmosphère particulière. Il y a quelque chose derrière ce rire. Ce rire est partisan et/ou militant, ces formes supérieures de bêtise. L’impression qu’une pensée correcte rit d’une autre. En usant d’une grille de lecture anachronique, on peut dire que la Droite se rit de la Gauche, se réjouissant de voir ridiculisé son adversaire, trop bête pour comprendre qu’elle est, elle aussi, visée par Muray. Au fond, il s’agit de l’affrontement banal de deux pensées correctes. Deux fatras de certitudes ineptes. En ce sens, se moquant, à juste titre, d’une forme de pensée correcte, le rire d’une partie – et d’une partie seulement – de la salle reconduit un autre type de pensée correcte. Bêtise contre bêtise. Certitudes contre certitudes.

Il semble que, face à ce rire mesquin, il faille préférer un rire serein et simple. Qui refuse d’appartenir à une chapelle. Pour que, comme le dit Cioran, le rire soit « un acte de supériorité, un triomphe de l’homme sur l’univers, une merveilleuse trouvaille qui réduit les choses à leurs justes proportions ».

Malgré ce léger désagrément, allez voir Luchini au Théâtre de l’Atelier, vous rirez.


Théâtre de l’Atelier
de 15 à 25 euros.

Nouvelles dates :
Lundi 17 mai à 20h30
Mardi 18 mai à 19h
Mercredi 19 mai à 19h
Jeudi 20 mai à 19h
Mardi 25 mai à 19h
Mercredi 26 mai à 19h
Samedi 29 mai à 17h30
Dimanche 30 mai à 13h
Mardi 1er juin à 19h
Samedi 12 juin à 17h30
Dimanche 13 juin à 13h
Lundi 14 juin à 19h
Mardi 15 juin à 19h



  • Post-scriptum : on conseillera la consultation du site officiel de Philippe Muray. Par ailleurs, on peut entendre sa voix ici. [Ajout] : Alain Finkielkraut a récemment consacré une émission au « rire libérateur de Philippe Muray » avec Fabrice Luchini.

  • Crédit photo de la bannière : ekult.fr


8 thoughts on “Fabrice Luchini lit Philippe Muray au Théâtre de l’Atelier

  1. Ping : Revue musicale de 2010, Fabrice Luchini lit Muray & Les Fils de l’Homme dans la vidéothèque idéale (semaine du 19 avril) « Moustache

  2. L’entretien de Fabrice Luchini avec Alain Finkelkraut dans le « Répliques » de samedi 24 avril était un délice pour l’intelligence, une victoire de l’esprit sur les aliénations contemporaines, une façon magistrale de tordre le cou à la démagogie ambiante et une baffe percutante appliquée aux bien-pensants de tous bords, tellement nombreux actuellement !

    • J’ai écouté la moitié de l’émission. Elle est intéressante. J’ajouterai un lien vers le podcast.

  3. Ping : Modiano, Éloge de Vitaa et Manifeste réactionnaire pour la sauvegarde du skeud (semaine du 26 avril) « Moustache

  4. Effectivement, l’émission d’Alain F. avec Luchini était presque excellente. Ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, Alain écoutait, rarissime et semble même avoir appris de son cadet qui n’enseigne pas : rare et de plus intelligente …. Il faudrait qu’Alain F. dépasse sa problématique pour écouter ses invités qui sont souvent assez bons (réflexion et ouverture horizon )

    • Oui, Finkielkraut se laisse souvent aller au monologue. Au détriment de ses invités, souvent intéressants.

      J’ai ajouté les nouvelles dates du mois de mai.

  5. Ping : La Comtesse de Julie Delpy, le shoegazing, Luchini et The National, le meilleur groupe du monde (semaine du 10 mai) « Moustache

  6. Ping : Revue du Web n°9 : Strip tease, Rap de notaire, Beauvois, Muray, Houellebecq, Jourde, Lubitsch, Bedos « Moustache

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