Poésie sur glace : Virtue et Moir

Le patinage artistique est ce sport un brin désuet que votre grand mère ou votre petite sœur adore. Ajoutez à cela les costumes hideux, les notes incompréhensibles des juges et les commentaires assourdissants de Nelson Monfort, jamais il ne vous est venu à l’idée d’en regarder sérieusement. Tessa Virtue et Scott Moir sont là pour vous faire changer d’avis.

Quatre minutes de légereté

Pas de paillettes, pas de chichis et pas de musique de film ringarde dans le style de Brahevart. A la place, un extrait de la cinquième symphonie de Gustav Mahler, dans une merveille d’orchestration, des costumes sobres et élégants et une technicité remarquable. Quatre minutes divines et légères, dont la beauté vous hante pour ne plus vous quitter. Quatre minutes au service de la plus vieille histoire du monde, celle d’une rencontre entre deux êtres et de l’amour qui les transporte. Le temps qui se suspend pour laisser faire la magie de la danse. Une osmose parfaite. Ce que le patinage peut offrir de mieux.


C’est à l’aide de ce même programme que Tessa Virtue et Scott Moir ont gravi la plus haute marche du podium aux Jeux Olympiques de Vancouver en Février dernier. Cette médaille est l’aboutissement d’un parcours singulier. Celui d’un jeune couple canadien, qui depuis quelques saisons n’a de cesse de révolutionner une discipline quelque peu moribonde. Corsetée dans des règles très strictes, la danse sur glace est la seule composante du patinage artistique à ne pas comporter de sauts (comprenez par là les fameux triple axel ou lutz pratiqué dans sa jeunesse par notre Candeloro national). Son corps est la musicalité, le discours chorégraphique et l’interprétation. Et ce jeune couple en a compris tous les ressorts. Leur victoire est celle d’une danse sur glace retrouvée, celle qui s’attache aux détails. La musique n’est pas ici pour décorer, elle sert à étayer la proposition. Le moindre mouvement si spéculaire soit-il (comme leur célèbre porté «the goose» un peu avant la troisième minute) est incorporé au discours du programme. Il égale une parole. Il raconte une histoire. L’adjectif artistique accolé au nom patinage retrouve son sens.


Hommage à Jacques Demy

Et s’ils ont remporté leur premier grand titre lors des derniers JO, ils n’en sont pas, pour autant, à leur coup d’essai. Déjà, en 2008, leur danse libre sur la bande originale des Parapluies de Cherbourg, avait frôlé la perfection.

Ce vibrant hommage au chef d’œuvre de Jacques Demy, à sa poésie et à son lyrisme, est d’autant plus exceptionnel qu’en patinage les programmes sur les musiques de films sont toujours ratés. Souvent, les danseurs ne prennent même pas la peine de regarder le film ou de le comprendre. Ici, les dix premières secondes se déroulent sous la pluie de Cherbourg et ensuite chaque note de musique est soutenue par un mouvement tantôt spectaculaire comme un porté virevoltant, tantôt subtil comme une main qui mime un parapluie. Leur élégance, leur grâce et leur technicité étaient déjà des plus remarquables. Cette prestation méritait l’or, ils durent se contenter de l’argent. Les juges ont malheureusement cette fâcheuse tendance à ne rien comprendre. Certaines années, une patineuse russe en costume rose à frange se trémoussant sur la musique d’Austin Powers pouvait suffire à faire leur bonheur.

Poésie sur glace


Dernière proposition intéressante, celle de 2009, sur la musique de Pink Floyd.

Patiner sur de la musique dite moderne et être habillé de noir, n’est pas vraiment monnaie courante dans le patinage, c’est tout simplement un acte suicidaire – surtout lorsqu’on connaît la ringardise des juges et même du public. Ainsi, Tessa Virtue et Scott Moir sont allés jusqu’au bout de l’expérimentation. Rien de ce qui est proposé dans cette chorégraphie ne sent le réchauffé, l’originalité technique y est incroyable. Le résultat est sans nul doute plus heurté qu’à l’accoutumée, mais une certaine sensualité s’en dégage.

Qu’ils soient originaux, énigmatiques ou romantiques, la force de Tessa Virtue et Scott Moir est d’apporter constamment quelque chose de nouveau à leur sport. Leur démarche est autant celle de danseurs que de sportifs. Et c’est à l’unique condition que d’autres se faufilent dans leurs pas que le patinage sera sauvé d’une mort certaine causée par l’abus de chemises à jabot et de musique folklorique.

3 thoughts on “Poésie sur glace : Virtue et Moir

  1. Ping : Cash, poésie sur glace et l’avenir du rock (semaine du 12 avril – nouveau départ) « Moustache

  2. Je suis très contente! Le but était vraiment que les gens abandonnent leurs préjugés et apprécient comme il se doit.

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