Johnny Cash, la beauté des âmes mortes

  « Ain’t no grave gonna hold my body down, when I hear that trumpet sound I’m gonna get up out of the ground… » Ainsi commence le sixième album des American Recordings, ultime chapitre musical du grand Cash qui, en ce début 2010, sort du tombeau et revient nous hanter de son chant que rien, en effet, ne peut retenir sous terre. Trop peu de gens connaissent cette série d’albums qui constitue pourtant un des plus grands miracles de l’histoire du rock, ressuscitant une première fois une icône complètement pétrifiée. Ce miracle est dû au producteur américain Rick Rubin qui eut l’idée tordue d’aller sortir un vioc poussiéreux de son royaume de la kitcherie country surproduite et sans âme, de lui mettre une simple guitare dans la main et de le faire jouer dans son salon. Cash puise alors dans la musique qu’il a contribué à créer et transcende chaque morceau qu’il reprend ou qu’il écrit, se dressant un mausolée que les générations futures pourront visiter pour saisir ce qu’est l’essence du rock : l’humain dans toute sa fragile majesté. Et putain, je pèse mes mots.

L’abîme


La pochette, pour commencer, tranche avec les précédents opus où l’on voyait l’homme peu à peu s’enfoncer dans l’ombre et s’approcher de la mort. American VI constitue la fin de ce cheminement musical : on voit ici réapparaître Cash sous ses traits d’enfant. Cet enfant, c’est la mort évidemment, la mort qui prend les traits du gamin que nous avons été pour nous emporter et embrasser, en un sublime reflet, toute notre existence. Une mort qui, en nous renvoyant l’image de notre enfance, fait surgit un abîme de regrets. C’est de cet abîme que surgit la voix de Cash.

La mort justement, habitant chaque mélodie et chaque mot de cet album. Thème peu original tant les rockers ont développé envers elle une étrange fascination, la recherchant, la trouvant parfois, dans la drogue, la folie ou en se fouraillant une berzingue dans la tronche, peut-être dans l’espoir que l’expérimenter puisse donner un sens à leur musique. Peu pourtant arrivent à chanter la mort sans artifice et sans grandiloquence. Le plus simplement possible. Sur les dix chansons de Ain’t no grave, enregistrées en 2003, Cash nous chante sa propre mort, qu’il sait devoir arriver dans quelques mois, et il chante la récente mort de l’amour de sa vie, June Carter. Car il ne faut pas prendre la chose à la légère : si Ain’t no grave paraît d’abord n’être qu’une suite de petites ballades troussée par un papi cachou à moitié sénile, au fil des écoutes l’auditeur attentif finit par ressentir les souffrances et la tension qui palpitent tout le long de l’album et jaillissent parfois, comme à la fin de Redemption day.

« Ain’t no grave, gonna hold my body down »


L’album s’ouvre sur la chanson Ain’t no Grave. D’emblée, les bruits de chaînes nous emmènent sur les routes d’une Louisiane spectrale où une bande de bagnards tabasse ses cailloux en cadence. Les premières notes sont lourdes d’une tragédie imminente mais, rapidement, un banjo laisse entrer un peu de lumière. Son malheur, Cash nous le suggère avec élégance et dignité, sans jamais se répandre comme tous ces chanteurs à la Thom « oulala qu’il est triste » Yorke. Avec un rien, une orchestration dépouillée et quelques effets, Rick « the Chaman » Rubin et le vieux Cash nous livrent des chansons au pouvoir d’évocation immense, chacune s’enracinant dans cette voix unique où affleurent toute l’existence et toute la douleur du man in black. Pourtant, ce qui surprend d’emblée sur cet album quand on a l’habitude d’entendre la puissance inaltérable du chant de Cash, c’est justement sa voix, affaiblie, au bord de l’épuisement. Elle s’affaisse parfois, puis se redresse, rage sur quelques mots, s’éteint dans un souffle. Mais elle s’accroche au texte, remarquable, qui permet à Cash de se foutre une dernière fois de la gueule de la grande faucheuse. Cash est immortel, pourquoi pleure-t-on ?


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Apaisement et désespoir


Le reste de l’album est de la même trempe et de la même tripe, à la frontière de l’apaisement et du désespoir d’un mourant. Sur Redemption day par exemple, si Johnny Cash cherche la lumière, un piano comme une faux qui s’abat fait le décompte de ses dernières minutes. La voix, elle, s’éteint en répétant le mot « freedom », Cash nous ordonne de continuer la lutte après lui autant qu’il essaye de se persuader que la mort sera une délivrance.

Je n’ai pas le temps de vous parler de toutes les chansons, de 1 Corinthians 15 :15 par exemple, où Johnny Cash dessine un chemin jusqu’à Memphis en feuilletant la Bible. Je ne vous parlerai pas non plus de For the good times, où le spectacle de cette voix qui s’éraille nous tire les larmes avec une douceur toute tragique. Le reste de l’album n’est peut-être pas à la hauteur de ces quatre titres, les chansons sont moins intenses et moins poignantes mais Aloha Oe, son refrain enjoué et sa ritournelle country, clôt en beauté cet album dont on ne saurait se lasser.


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2 thoughts on “Johnny Cash, la beauté des âmes mortes

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