2000s/2010 : quel avenir pour le rock ?

Crépusculaire immémorial d’un songe aquatique ou vision hallucinée d’un futur en Technicolor ? Dans le bleu-vert du concert de Memory Tapes, organisé par Magic au Point Éphémère, quelque chose de fort a eu lieu (regardez la vidéo avant de lire l’article !). Un signe du changement ? 2010 commence et avec elle peut-être, un nouveau cycle esthétique au sein des musiques amplifiées. Alors, quel avenir pour le rock ?

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Cycles esthétiques : l’exemple du punk


C’est bien connu, l’histoire des arts est régie approximativement par l’alternance de cycles vertueux: avant-garde, standardisation, glorification du passé – trois périodes qui se chevauchent, évoluent parfois parallèlement, et où la précédente dissimule la suivante. Cela vaut aussi pour les musiques amplifiées et en particulier le rock. Pour illustrer ce concept, nous pourrions prendre l’exemple de la transition entre le punk et le post-punk car elle présente des similitudes entre le rock des années 2000 et l’avant-garde actuelle. Le punk fut cette fièvre qui voulut faire de la régression une source de création et remit les pendules de la musique à l’heure, selon le principe utopique du « do it yourself » qui allait irriguer toute l’avant-garde post-punk : chacun peut être artiste, le tout n’est qu’une question d’authenticité et d’intensité. Un coup de botte dans l’ornière psychédélique et élitiste du milieu des années 70 s’avilissant alors dans la standardisation de l’expérimental et du hard-rock. Ce qu’il y a d’étonnant dans le punk, c’est qu’il fut à la fois une rupture brutale dans le cycle de création et une phase de glorification du passé. Le retour aux fondements de la musique, à ce qu’elle a de tribal, de mécanique, de rageur et d’instinctif. Des blanc becs essayant de faire de la black music avec du rock en somme. Un retour aux sources tel qu’il lança en l’espace de quelques années (1974-1981) un nouveau cycle de création. Ce fut, avec le premier album-frigidaire des Cure en 1979, le début de l’avant-garde post punk, devenue plus tard l’indie, qui prépara l’avenir du rock dans l’ombre de la pop à mégastars.

Dans tous les cas, à chaque fois qu’un nouveau cycle est apparu, ce n’était pas parce qu’une musique nouvelle émergeait et était reconnue par le public et relayée par les média, mais parce qu’elle émergeait conjointement d’un discours, d’une représentation du monde qui lui était propre et qui enrichissait l’expérience identitaire de ses amateurs. En cela, le « do it yourself » était aussi une manière de percevoir le monde.


Faire évoluer la musique aujourd’hui ?


On dira ce qu’on veut mais la grande impasse de la black music en général (blues, funk, soul, reggae), c’est justement qu’elle n’évolue presque plus, se situe constamment dans la glorification du passé, vit dans un perpétuel commerce du revival mâtiné Motown, Stax ou Island. On tentera éternellement de refaire du Al Green, de l’Aretha Franklin ou du Wailers. Inversement, le problème persistant dans des esthétiques comme le jazz , l’électro et même le métal et ses déviantes, c’est d’être non pas dans la glorification du passé mais dans l’éternelle avant-garde. Ils ont crée des brèches, remis en question les esthétiques dominantes, mais leur dégoût de se mélanger avec les canons esthétiques en place, en outre, de se standardiser un tant soit peu, mena la plupart du temps ces genres à s’embourgeoiser, à se fermer. Mais peut-être est-ce leur raison d’être ? En ce qui concerne le rock, que furent les années 2000 sinon un champ de bataille plein de doutes, la fin d’un cycle initié par le vivier avant-gardiste post-punk des années 1980, vivant son apogée dans les années 1990 avec la britpop, le grunge et l’électro-rock, et s’achevant dans l’artifice des incessants revivals jonchant la décennie ? Revival rock avec les guitares saturées et la séduisante arrogance de The Strokes, de The White Stripes ou du BRMC – ça sonne grave bien, on se défoule et puis c’est tout. On ressort Nick Drake et Ellioth Smith pour instaurer le retour du culte song-writer, sauf que cette fois-ci c’est plutôt mièvre: le raffiné et geignard Damien Rice, le bucheron romantique Ray LaMontagne, les mormons de Fleet Foxes. Revival post-punk avec le goût du trash et du dark version mauvaises graines millénaristes : The Kills, The Libertines, The Vines. Revival 60s, 70s, 80s avec l’émission d’Arte tous les étés, avec les remasters, les inédits, les éditions spéciales des Inrocks sur l’histoire du rock, les tournées des vieux dinosaures. Revival soul avec Raphael Saadiq et Amy Winehouse… A côté encore, des artistes merveilleux et originaux comme The National, Wilco, Joseph Arthur, Arcade Fire, Bloc Party, Interpol, que sais-je, autant de perles individuelles qui malheureusement ne formèrent à eux tous aucun collier. La faute à qui ? A tous ceux qui refusent de réfléchir au rock en tant qu’expérience non seulement esthétique, mais avant tout sociale.


L’avant-garde : mélancolie électronique et fin des cloisons


Pourtant l’avant-garde était déjà là, butinant dans l’électronica ou la noisy pop. On les connait ces disques cultes préfigurant une ère musicale nouvelle sachant brasser les esthétiques dans un vivier commun. Mais faute de relais médiatiques capables de donner un discours et un sens historique à ces avancées, ils sont restés isolés dans leurs brèches respectives: c’était Bjork, Kid A, Sigur Ros, Mogwai, Deerhunter, M83, les percées aléatoires des membres d’Animal Collective, et bien d’autres. Autant de groupes qui ont compris que la musique, si elle veut progresser à grande échelle, doit savoir faire des concessions avec l’expérimental, se faire populaire dans son élitisme, patiente dans son envie de casser les barrières. Cette avant-garde qui a su digérer ses classiques et séparer le bon grain de l’ivraie au sein de l’expérimental, produit aujourd’hui pléthore de groupes aux sons uniques. Ces artistes sont reliés par un amour commun d’un électro plus organique que mécanique, d’un onirisme à la fois mélancolique et hédoniste, syncrétismes qui sont autant de fruits sonores reflétant avec justesse le climat de notre époque. Il faut jeter des ponts entre les artistes. Delphic, Memory Tapes, Beach House, The XX, The Pains of Being Pure at Heart, JJ, Radio Dept. Des atmosphères communes, une même vitalité en phase avec une époque, une même mélancolie hédoniste et brûlante. Ces groupes n’attendent plus que l’histoire du rock veuille bien s’occuper d’eux.


Revitaliser le rock en tant qu’expérience sociale


Il faut une fois pour toute, si l’on veut ranimer les véritables fonctions sociales de la musique dans nos sociétés moribondes, c’est-à-dire rassembler autour d’une représentation originale de la vie, voir que le rock est une coquille a priori vide sans contenu social. Le rock en tant que genre musical n’existe plus et n’a peut-être jamais existé, aucun musicologue n’arrivant véritablement à le théoriser, aucun rockologue à expliquer les rapports précis entre le rock de 1965 et celui de 2010. Il faut se servir du mot rock, non pas pour désigner un style mais une utopie historique, une manière de concevoir l’être au monde, une sensibilité partagée. « L’expérience du rock se constitue sous les traits de l’utopie concrète selon le désir de construction d’une autre réalité où les discours, la communication, la rationalisation, la domination, la normalisation sociale seraient balayés pour fonder un espace singulier en cherchant à échapper à toutes formes de classification » (Damien Tassin). Aujourd’hui, le constat est évident : le rock ne fait plus rêver. Lui colle à la peau des valeurs contestataires qui ne lui correspondent plus, des vieux héros qui n’ont plus rien à dire, des utopies qui ne nous intéressent plus. Le rock ne correspond plus à aucune lame de fond de la jeunesse. Il s’agit pour nous de penser quelles pourraient être les nouvelles fonctions sociales du rock.


Un manifeste ?


L’esthétique est là, il ne reste plus qu’aux professionnels de la musique, media, labels, tourneurs, managers et artistes, mais aussi avant tout au public, d’avoir le courage de réinsuffler du sens dans la musique, d’avoir un discours, de s’intéresser non pas seulement à la musique, mais à ce que peut apporter la musique, comment elle peut enrichir l’identité d’un sujet et non pas seulement la divertir. « Si le rock n’est qu’un produit à consommer, à acheter, le consommateur cherche à le payer le moins cher possible » (Thomas Mansier). Bien sûr tout ça n’est pas qu’un problème strictement esthétique et social, c’est aussi une problématique commerciale où il convient de soutenir de nouvelles manières de concevoir la musique par des nouveaux moyens de financement et de redistribution. Et presque personne ne veut pour le moment se mouiller. Mais à l’heure d’une crise sans précédent de l’industrie de la musique, c’est seulement en repensant l’humain qu’on réinventera le commercial, et pourquoi pas au bout du compte, réunir les deux. Alors, n’est-il pas le temps en 2010, comme les avant-gardistes eurent l’habitude de le faire au siècle dernier, d’en appeler à présent à un manifeste pour le rock de demain ?

6 thoughts on “2000s/2010 : quel avenir pour le rock ?

  1. Ping : Cash, poésie sur glace et l’avenir du rock (semaine du 12 avril – nouveau départ) « Moustache

  2. Entièrement d’accord, mais il y a un hic selon moi, une vraie question qui se pose avant toute chose: quelle est la tendance sociale aujourd’hui?

    J’ai la sensation qu’à force d’avoir rabâché des courants creux dans l’art, et forcé une certaine jeunesse à admirer des idoles décédées, nous lui avons volé son âme… Et les quelques fous qui osent parler d’âme sont des survivants, qui sont à des années lumière de la masse jeunesse qui grouille et se débat tant qu’elle peut pour trouver qui elle est.

    Pour moi, le seul mouvement social possible ne peut arriver que par la rébellion, et je pense que seul un mouvement contestataire dans l’art peut parvenir à unifier tout le monde, comme les punks l’ont fait dans les 70’s, sauf que les enjeux ne sont plus les mêmes, les têtes à abattre ont changé, et le discours ne va plus dans la même direction: peut on alors parler de punk progressiste? Un appel à la créativité, et non pas à la destruction des acquis, mais plutôt à leur unification comme la base d’une (peut être…) nouvelle ère?

  3. Et si l’analyse d’un mouvement artistique comme constitué de différentes périodes (avant-garde-standardisation-glorification du passé) ne s’appliquait tout bonnement pas au rock ?

    Et si le rock était par essence régressif ?

    Les rockers cherchent à exprimer un état primaire et primales des émotions humaines (à travers les décennies The Pretty Things, The Stooges, Motorhead, Nirvana, BRMC : même combat). Les rockers incarnent, plus qu’aucune mouvement artistique, le désir de l’éternelle jeunesse et conservent même à 60 balais une rage d’adolescent, refusant ainsi de véritablement évoluer, de remettre en cause leur musique (car toute évolution est avant tout une remise en cause).

    Le rock, musicalement parlant, n’est pas un mouvement progressiste. Il n’obéit pas à une linéarité mais à un mouvement cyclique, revenant inlassablement, obsessionnellement, aux mêmes sons, à la même énergie, à la même conception de l’homme (un homme jouisseur, terrien, sombre, dionysiaque, animal). Le rock n’aurait aucun avenir, il n’en aurait jamais eu.
    Il faudrait alors arrêter d’attendre qu’il se renouvelle, qu’il se réinvente, les avant gardes ne faisant en somme que réactualiser les fondements de cette musique.

    C’est une lecture simpliste mais je me pose la question…
    Purepains, ton avis là dessus ?

  4. Ping : Trois classiques indie: 1986-1991 « Moustache

  5. Ping : 2009/2010 : La renaissance pop ? « Moustache

  6. je vais donner mon avis de rockeur crétin et fier de l’être…
    je suis plus d’accord avec la critique certes succinte mais efficace de vicky qu’avec celle de purepains, le rock , c’est avant tout une énergie qui se caractérise pour moi par l’expression de la jeunesse et de la fougue adolescente, d’ailleurs, on parle souvent d’une certaine crise de la quarantaine pour les rockeurs. Pourquoi les stones sont accusés par tous les puristes de rabâcher la même soupe depuis 30 ans? parce qu’ils ont perdu leur âme? Parce qu’ils se vautrent dans le son commercial d’une époque qui ne leur appartient plus? Je ne crois pas.
    Plutôt parce qu’ils sont vieux et ont perdu avec l’age ladite fougue de la jeunesse.
    Ils sont loin d’être les seuls, pour exemple , j’ai assisté avec tristesse cet été a la mue hideuse d’un de mes groupes préférés , the coral: autrefois ingénieux, inventifs et novateurs (tout en s’encrant dans une musique très inspirée des sixties) , et d’une énergie a revendre, ils sont devenus en 5 ans le pire des groupes pantouflards se reposant sur leurs acquis. Pourtant , musicalement, ca reste impec et bien fait, mais la magie n’est plus la.
    Le rock n’est pas un truc de faiseurs ou d’artisans, ca ne suffit pas si on a perdu l’énergie de base . Écoutez le dernier album des Hives , pour moi le groupe qui représente le mieux le rock dans sa génération, vous verrez de quoi je parle.
    Au final, moi aussi , j’aimerais qu’on arrête de se prendre la tête entre intellos de gauche (cf un article très marrant que je viens de lire sur « les petits mouchoirs ») sur le devenir du rock, moi je vous dis que les beatles , les pistols (que j’aime pas mais faut bien les citer) ou nirvana, eh bah ils se posaient pas de questions, ils etaient jeunes, ils s’inspiraient de leur bagage musical , rajoutait la dedans leur étincelle de folie pubertaire et ca venait naturellement.
    Vous en faites pas, tant qu’y aura des jeunes fous avides de décibels et de débauche , le rock continuera a exister et a se diversifier tout en restant le même

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