Tandis que la nuit agonise.

Il paraît que la nuit se meurt. On l’entend. Ici ou là. Et surtout . « La loi du silence généralisée qui s’abat sur nos événements et nos lieux de vie est en passe de reléguer la ville lumière au rang de capitale européenne du sommeil », nous disent les auteurs de cette pétition. La charge est dure. Le jugement sans appel. La fête est menacée. C’est la nuit qu’on assassine.

En silence.

Face à ces révélations, l’incrédulité prend vite le pas sur l’émotion. Inutile de nous attarder sur les monceaux de vétilles – qui n’en sont pas toujours – dont on nous accable pour nous convaincre de la gravité de la situation. La répression policière, l’inaction des pouvoirs publics et la sensibilité hypertrophiée des voisins qui, la nuit venue, persistent dans leur curieuse manie de chercher le sommeil. Ces choses cachent le vrai problème. À la question « Pourquoi la fête se meurt ? », il nous semble opportun de substituer celle-ci : Quelle nuit agonise en silence ?

Il n’est pas sûr que cette question soit souvent posée, encore moins traitée. Aussi partielle que partiale, ma réponse aura, au moins – et c’est déjà ça – le mérite d’exister.


La critique

Difficile aujourd’hui d’émettre une critique sur la Fête, les musiques actuelles ou Le Grand Journal de Canal +. Car la promotion est souvent la seule forme tolérée de critique. Bien entendu, les voix discordantes ne subissent aucune censure mais « elles sont étouffées par la commercialisation générale. La subversion est prise dans le tout-venant de ce qui se fait, de ce qui se propage. […] Le mot “révolutionnaire” – comme les mots “créations” ou “imagination” – est devenu un slogan publicitaire, c’est ce qu’on appelait il y a quelques années la récupération. La marginalité devient quelque chose de revendiqué et de central, la subversion est une curiosité intéressante qui complète l’harmonie du système. » (Cornelius Castoriadis, La Montée de l’insignifiance, Seuil, 1996).

Dans ces conditions, soit les voix dissidentes ne sont pas entendues, soit elles entrent dans la catégorie des « contre », dont on ne sort jamais. Contre quoi me direz-vous ? Ça n’a pas vraiment d’importance : le Progrès, la Paix, la Liberté, l’Égalité, la Tapenade (avec un grand T, oui), que-sais-je. C’est-à-dire tout. C’est-à-dire rien. L’important est d’être identifié comme réac’, grincheux, idéaliste, jaloux. Évidemment, seul un réac ne peut goûter la libération d’opérette d’une Skins Party. De même, l’idée de partager sa sueur entre autistes au son assourdissant d’une électro-rock grasse sur le dancefloor du Social Club ne peut être désagréable qu’à de biens sombres individus. Quant à l’idée saugrenue de rester chez soi un samedi soir, n’y pensons pas.


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A dire vrai, le problème n’est pas tant d’être pour ou contre la fête, l’électro-rock ou les plats surgelés, ces abstractions vagues. Ce serait d’ailleurs s’inscrire dans l’horizon manichéen dans lequel nous enferme “l’ennemi”. Avant de voler à son secours, on peut cependant s’interroger sur ce qu’est cette fête. Ce qu’elle implique.

La Fête, de Paris Plages à la Nuit Blanche, en passant par la Fête de la Musique ou des concerts de musique forcément festive, est partout. Elle est le visage rieur d’un monde “dynamique”, “sympa”, “jeune”, “citoyen”, “ouvert”. Autant dire, pour donner du sens à cette novlangue, qu’elle est tout l’inverse de ce qu’elle prétend être. Cette fête pue la mort. Elle est peur de vieillir, angoisse refoulée, vide existentiel.


A distance, le monde

Fin XIIème siècle (et bien après), le Dictionnaire historique de la langue française nous apprend que la fête désignait « une réjouissance qui rompt avec la vie quotidienne ». Ici, la fête est un moment, une parenthèse dans la course du temps. Une éclipse. Le temps de la vie et de la fête sont séparés. C’est parfois ce qui donne leur valeur aux choses que d’être séparées, rares.

Sans regretter le XIIème siècle, il semble que la vie soit devenue bien douloureuse pour qu’on souhaite l’abolir par des réjouissances continues. Cette fête là semble être encore et toujours une façon de fuir. D’oublier le réel. Car ce qu’on nous vend à longueur de journaux, de publicités et d’émissions télévisées (ces choses ne sont en vérité qu’une seule et même chose) est horrible. Rien de plus légitime que de chercher à se noyer dans un océan de sons et lumières.

Le bruit, partout, tout le temps, est ce supplément d’existence qui nous fait si cruellement défaut. Le bruit, lui, existe. On ne peut pas en dire autant de l’occidental frustré en général, de la militante d’Europe Écologie au Trader de Goldman Sachs.


« La musique du capitalisme industriel ou post-industriel, comme on voudra, présente un trait qui la caractérise, par-delà toutes les différences de genres et de style : son omniprésence. Qu’elle soit discrète ou agressive, savante ou populaire, la musique constitue la “bande-son” de la vie quotidienne des sociétés contemporaines, à laquelle il est presque impossible d’échapper. […] Cette “immense accumulation de marchandise” qu’est la société du spectacle implique un accompagnement musical continu, transformant l’existence tout entière en une suite ininterrompue de spots publicitaires »

Jean-Marc Mandosio, D’or et de sable, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008.


C’est trop frais

On murmure que les gens ne se noient pas tout seuls. Certains esprits décidément bien querelleurs pensent qu’on les y aide un peu. A bien y réfléchir, la Fête n’est pas un exécutoire. Elle apparaît plutôt comme la manifestation banale d’un mode de vie qui nous éloigne de l’humanité.

Exigeant des individus une sensibilité particulière, la société de consommation met à distance le monde. Cette sensibilité a plusieurs noms : “hédonisme”, “liberté”, “épicurisme”. Peu importe. Ces mots ont perdu leur sens originel – ils ne sont pas les seuls, songez au nombre de mots qu’il a fallu abattre pour remplacer tout jugement positif par un “cool” si peu “frais”. Ces mots représentent aujourd’hui la soumission à une consommation sans faim ni but. Ce mouvement perpétuel qui se nourrit d’insatisfaction, de désir d’existence et de distinction sociale.


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On voudrait nous faire croire que nous ne sommes que des particules élémentaires, atomes guidés par notre “intérêt bien compris”. Il est clair qu’à force de répéter cette aberration anthropologique, nous le deviendrons. Et le monde ne sera plus qu’un parc d’attraction géant, une crèche, un centre commercial à ciel ouvert. S’il ne l’est pas déjà.


L’île aux enfants

Ce “système” favorise le développement du caprice, de l’impatience, de l’inconstance. Ces traits caractéristiques de l’enfance qui devraient rester transitoires ; sous peine de vivre dans une société gouvernée par l’irresponsabilité, ce qui est déjà plus où moins le cas (du Trader à Ségolène Royal, les exemples pullulent). Mais on comprend bien l’intérêt économique d’un monde peuplé d’enfants. Un exemple troublant : certaines études montrent que les enfants influent fortement (60 à 70% du temps) sur les décisions d’achats de leurs parents. Devenus une cible publicitaire privilégiée, ils sont l’instrument de l’infantilisation de leurs parents (voir plus bas, la vidéo de Bernard Stiegler). Dans ce contexte, la création de chaînes de télévisions « ludo-éducative » pour les 3-7 ans prend tout son sens. Surtout lorsqu’on sait que l’exposition trop précoce à un écran a des effets désastreux d’un point de vue neurologique (troubles du comportement, de la concentration etc.). De quoi tuer dans l’œuf le moindre embryon de pensée critique.


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Pour en revenir à notre point de départ, on imagine bien le genre de rapports humains que cette organisation du monde autorise. De ce point de vue, la fête est un puissant révélateur. Rien de plus triste qu’un bar parisien un samedi soir. “Quand crachent les enceintes de la sono lançant accords de quartes et de quintes”. Des gens dansent pendant que d’autres les regardent. Seuls ensemble. Toutes ces promesses factices apparemment à portée. Mais tu ne rentreras pas avec cette fille à frange ce soir. Et même si c’était le cas, ça ne changerait rien. Avec l’extension du domaine de la lutte, même les “gagnants” sont à plaindre.


La transgression conformiste

Pour que ce monde tourne, il est nécessaire que l’individu vive son conformisme et sa soumission comme une transgression. C’est là le rôle des soirées trop éthyliques pour qu’on s’en souvienne, où l’on s’ennuie pour un prix exorbitant, et qui ne consistent qu’à transformer de la bière en pisse dans des toilettes insalubres. C’est là le rôle de la fête, de la publicité et, plus généralement, de l’industrie du divertissement.

« L’atomisation des individus n’est pas l’autonomie. Lorsqu’un individu achète un frigo ou une voiture, il fait ce que font quarante millions d’autres individus, il n’y a là ni individualité, ni autonomie […] Le capitalisme, comme précisément cet exemple le montre, n’a pas besoin d’autonomie mais de conformisme. Son triomphe actuel, c’est que nous vivons une époque de conformisme généralisé – pas seulement pour ce qui est de la consommation, mais de la politique, des idées, de la culture, etc. »

Cornelius Castoriadis, La Montée de l’insignifiance, Seuil, 1996

Naturellement, dans ces conditions, on peut être amené à douter de beaucoup de choses. Parmi lesquelles l’existence d’un Progrès autre que technique, de notre Démocratie ou de la menace d’un “Fascisme” planant au dessus de nos têtes. Malgré tout, ces mirages produits par l’industrie spectaculaire sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif. Ce qui conduit à des confusions pour le moins cocasses. Dernièrement, on s’est, par exemple, indigné de ce qu’une célèbre chaîne de cinémas refuse à ses clients le droit de consommer des aliments vendus en dehors de leurs salles obscures. La police est intervenue à la demande du cinéma.

On a cru voir ici une atteinte disproportionnée à la liberté. Sans que cela soit totalement faux, il est tout de même piquant de noter que personne ne semble être au courant d’un fait pourtant évident : les cinémas ne s’occupent plus de 7ème art depuis longtemps. Ils sont, pour la plupart, de simples vendeurs de pop-corn. Partant, il devient difficile de leur reprocher leur susceptibilité face à ce qui menace le cœur de leur activité. Reprocherez-t-on au Fouquet’s ou au McDonald’s de ne pas tolérer les pique-niques sauvages ?

Ainsi, on comprend que le débat sur la fête est sans doute ailleurs. Qu’elle paraisse momentanément affaiblie (ce qui reste encore à prouver) n’est pas si important en vérité. Ne nous inquiétons donc pas. La bête est résistante. Elle se relèvera.


post-scriptum

Ce petit texte n’ayant pu brosser qu’un portrait grossier et maladroit de l’état des esprits, on renverra le lecteur curieux (ce devrait être un pléonasme) à la lecture de Cornélius Castoriadis, Philippe Muray, Jean-Claude Michéa ou Christopher Lasch.


Par ailleurs, la BBC a diffusé en 2002 un documentaire intéressant sur un sujet voisin. Il s’agit de The Century Of Self.

Composé de quatre parties (1, 2, 3 et 4), ce documentaire se penche sur le développement du consumérisme, conçu dans les années 1920 comme réponse aux crises de surproduction qui menaçaient le capitalisme. On apprend plusieurs faits instructifs. D’abord, l’utilisation de la théorie psychanalytique (notamment via Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et père de l’industrie des public relations) dans le but de capter le flux des pulsions humaines pour le rediriger vers des marchandises. Ensuite, détail qui n’en est pas un, on apprend qu’une des premières applications de cette méthode a visé les suffragettes. On a eu l’idée de les faire fumer pour vendre des cigarettes aux femmes (chose très mal vue à l’époque), ouvrant ainsi un nouveau marché. Cela montre comment le consumérisme peut trouver un appui important sur les véritables mouvements d’émancipations (qui, malgré son emprise, sont indéniablement précieux) pour se développer. Ce paradoxe apparent éclaire sans doute d’autres faits historiques importants.

8 thoughts on “Tandis que la nuit agonise.

  1. Même si tu me donnes envie de mettre tout le monde sur le bûcher et d’aller vivre en Patagonie, ton article est très précieux. Chapeau bas.

  2. Ping : Fermé pour travaux, de retour le 12 avril. « Moustache

  3. Ping : Fabrice Luchini lit Philippe Muray au Théâtre de l’Atelier « Moustache

  4. bien vu! Infantilisation généralisée, abêtissement, abrutissement et « à quoi bonisme » sont les mamelles du capitalisme financier super prédateur.
    Quel bonheur de voir cités Castoriadis, Muray et Michéa; quant à Bernays, j’ai lu, ça fait froid dans le dos.

  5. Le texte, est super, il renvoit à des questionnements essentiels, comment les faire circuler ? Pouvez-vous créer un lien : envoyer
    Merci pour toute cette conscience indispensable pour évoluer

  6. Ping : « Oh toutes ces choses qui m’ont fait tant de mal » : 33 Tours, d’Alex Beaupain « Moustache

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