La Pierre : « Bonjour, je suis là pour déranger »

C’est un moment particulier et particulièrement absorbant que nous offre la Pierre au théâtre de la Colline. Avant même le début du spectacle, on sent déjà sur le rideau lui-même, le poids qu’auront les personnages absents de la scène. En effet, le spectateur en entrant est placé en face d’un rideau immense, aux tonalités verdâtres, blanchâtres, cadavériques en tout cas, et sur lequel sont dessinés de multiples visages comme autant de damnés silencieux qui par leur chant inaudible aux mortels bercent la salle d’une douce ambiance de mort et d’une inexplicable culpabilité. Leur regards, de biais ou de face sont tous dirigés sur le public et un observateur attentif verra certains visages se répéter à plusieurs endroits sur le rideau de manière obsédante.

L’absence ronge donc déjà la scène alors même que les personnages qui vont faire acte de présence de toutes leurs forces dans un présent vacillant, ne sont eux pas encore arrivés. C’est que les fantômes seront les personnages principaux de la pièce, des fantômes parfois en chaire et en os dans les flash-back de l’histoire, d’autres sont des revenants, d’autres encore des chimères.

La pièce est complexe  car elle entremêle le passé, le présent, et le futur dans un même lieu : une maison de famille. La mise en scène est elle très sobre, mais très efficace. La situation dans le temps est indiquée par des bâtons lumineux désordonnés qui affichent la date au-dessus des personnages. Ils sont des morceaux de temps en bric-à-brac, qu’on essaie de raccrocher dans le désordre comme pour annuler l’implacable chronologie qui a mené les personnages jusque-là, jusqu’ici et maintenant.

L’histoire est celle d’une famille, trois femmes : la grand-mère, la mère, et la fille, qui représentent elles-mêmes la traversée du temps en zigzag que la pièce met en scène. Elles reviennent à Berlin-est après un long exode à l’ouest et retrouvent la vieille maison dont les meubles sont encore recouverts de grands tissus blancs. Ces tissus, qui donnent aux meubles l’aspect de spectres incarnés, ne seront jamais levés. Ils orchestreront à la manière d’une réunion occulte le retour des autres fantômes : celui du grand-père, tué dans des circonstances qui ne seront jamais claires, celui du couple juif auquel la maison a été arrachée bien en dessous de son prix au moment de la montée du nazisme, celui aussi d’une jeune fille qui vivait là auparavant. Tous ces fantômes font pression sur l’intérieur la maison retrouvée, symbolisée par un simple carré de lumière, et ne laisseront jamais les personnages s’y réinstaller. Le dernier fantôme, celui de la jeune fille, revient même hanter le présent avec un but bien précis qu’elle énonce dès le début : « Bonjour, je suis là pour déranger ».

Et elle dérange en effet, par son retour certes, mais surtout parce qu’elle compte s’y installer de nouveau, qu’elle compte faire revenir le passé dans le présent et ce pour toujours.

Le fantôme dans cette pièce a cela d’étrange que c’est toujours lui qui semble avoir plus de réalité et plus de pugnacité que les vivants. En effet, les scènes qui se déroulent au présent sont éclairées par une lumière blafarde et les trois femmes sont habillées dans des couleurs grises, ternes ou froides. Au contraire, lors des plongées dans le passé, qui se déroulent en parfaite continuité avec le présent pour suggérer l’emberlificotions du temps, la lumière est plus chaude, les vêtements des revenants plus colorés. La maison que les trois femmes retrouvent est ainsi proprement hantée, elle n’a plus rien à voir avec la chère maison d’une enfance passée. Les fantômes qui réapparaissent soudain sont alors transformés en chimères pour être mieux accueillis, et mieux acceptés. Alors héros ou zéros ? Qui pourra juger l’histoire de cette famille allemande ? Certainement pas l’auteur ni le metteur en scène. Le jugement ne compte pas, voilà ce qui s’est passé et c’est tout.

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