En passant par la Colline : Manhattan Medea

En arrivant avec une heure d’avance au théâtre de la Colline, j’appréhendais déjà l’attente et l’ennui qui en découleraient. Passé la porte, je descends l’escalier et je croise en passant une jeune fille vêtue d’une robe blanche de dentelles déchirée et ensanglantée en train de monter sur des marches qui mènent droit dans le mur. Elle me regarde avec des yeux extatiques. Je croise son regard mais poursuit ma descente, vision étrange certes, elle ressemble presque à une comédienne. Je ne croyais pas si bien dire.

Bam ! Bam ! Bam !

Je n’ai pas le temps de poser mon sac sur un banc de l’esplanade que la jeune fille, arrivé en haut de son escalier, frappe sur la plaque de fer support de l’affiche du spectacle.

« Jason ! »

C’est à partir de ce moment que j’ai compris qu’il était en train de se passer quelque chose dans ce hall. L’instant d’après, une jeune femme descend l’escalier avec un porte-bébé noué dans son dos. Elle semble s’adresser à l’enfant avec amour. Ses mains sont couvertes de sang. Je jette un œil dans le porte-bébé : vide. Je tourne la tête : adossé à un cône de pierre, un homme aux yeux maquillés de noir, s’appuie sur une béquille à cause d’un pied qu’il a ensanglanté. Tous parlent, ils parlent tout seuls d’une voix claire et parfois se croisent, s’interpellent les uns les autres, et leurs voix se répondent.

« Il suffit que quelqu’un traverse un espace vide pendant que quelqu’un d’autre le regarde et c’est déjà le théâtre » disait Brook. Les comédiens de la pièce Manhattan Medea qui se jouera bientôt à la Colline l’ont bien compris. Sauf qu’eux vont encore plus loin : l’espace vide est ici le moindre espace entre les spectateurs, c’est un espace interstitiel, le moindre vide qui fait lien entre nous. Abolie la frontière entre la scène et la salle ! Tout le monde égaux ! Tout le monde ensemble ! La scène de théâtre c’est le monde avec tout ce que ça a de jouissif et d’angoissant à la fois. En effet, passé la surprise première, les spectateurs ont compris qu’ils avaient un spectacle devant les yeux et se sont alors mis à le regarder avec curiosité. Mais les comédiens ne se sont pas contentés de cela, ils sont allés vers eux en les regardant dans les yeux, en leur adressant directement leur texte. Qui alors est prêt à jouer la pièce du moment présent ? Pas tout le monde :

« – Lequel préférez-vous le chien ou la chienne ? » demande une comédienne à un spectateur dans un fauteuil.

Il hésite, n’est pas sûr que cela appelle une réponse mais la tension est là, créée par cette question en suspens, elle le regarde d’un regard simple et franc, il est happé par le spectacle.

« Le chien » lâche-t-il au hasard pour faire retomber une pression devenue insoutenable.

D’autres spectateurs sont moins téméraires. Le spectacle est au milieu d’eux, il les a surpris dans le spectacle de leur quotidien alors ils le regardent. Mais ils n’ont pas signé pour autre chose. Un comédien les regarde d’un regard qu’on ne voit plus que chez les enfants, ils fuient ces yeux trop francs, trop simples de ce personnage inconnu. L’acteur s’approche d’eux, ils reculent. Malgré la proximité du spectacle et la jouissance de profiter de l’acteur ainsi désacralisé, les spectateurs cherchent malgré tout à rétablir la distance ainsi perdue, le confort et la sécurité qu’ils éprouvent dans la salle obscure. Dans ce spectacle, un simple regard du comédien les place sous les projecteurs et ils sont désarmés. Ils sont invités à entrer dans un spectacle où ils n’ont pas été distribué et ils n’ont plus d’autres moyens pour s’en sortir que la fuite… ou l’improvisation. Même s’arrêter pour écouter un comédien devient risqué pour le spectateur : à tout moment, il peut se faire happer par le spectacle. Ce qu’il n’a pas compris c’est qu’à ce moment là, chacun, acteurs et spectateurs, participe à sa manière au spectacle étonnant qui se donne dans le hall. Beau moment de communication certes, mais surtout merveilleux moment de théâtre qui l’espace d’une heure fait revivre avec brio le théâtre de la rue avant d’entrer dans la salle. Ce moment là était une quintessence de ce que devrait toujours être le théâtre : gênant, happant le spectateur dans le tourbillon du spectacle en venant directement à sa rencontre pour qu’il se prenne le texte en pleine face.

Tout ça pour vous dire qu’il faut arriver en avance à la Colline, le spectacle commence parfois avant l’heure…

One thought on “En passant par la Colline : Manhattan Medea

  1. Ping : Cette semaine : Doisneau, Theophilus London, Manhattan Medea et l’indie rock épique « Moustache

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