« Je chante les armes et le héros »: de l’épique dans l’indie rock


L’épique, espace du dépassement de soi, résonne dans l’histoire du rock comme une incarnation moderne du mythe. Des exploits, des hauts faits, des aventures exceptionnelles arrachant l’homme au cycle paisible des travaux et des jours, le rock en regorge et en fait son commerce. Hommage un peu fou rendu ici, non pas à tous ces héros et ces mythifications nécessaires au rock (le guitar hero, le suicidé, le rebelle…), mais à tous ces groupes qui, sans fioriture théâtrale et poudre d’escampette pour les masses, ont su insuffler le sceau de l’épique à leur musique et à elle seule.


Le conte purificateur


L’épique, c’est déjà une histoire forte, une bulle aux résonances spatio-temporelles sans fond qui a paradoxalement besoin d’un cadre et de règles bien définies. La chanson peut dès lors devenir ce cadre en se faisant conte, voyage vers un espace où des faits et gestes simples deviennent des vérités profondes. Là réside la force du mythe, on aura beau vouloir en expliquer le fonctionnement métaphorique et psychologique, l’attraction reste et doit rester un mystère. On pensera bien sûr à l’univers persistant des progressifs des 70s comme King Crimson ou des premiers Genesis accompagnés par le manitou Peter Gabriel dont les concerts, vastes cérémonies fantasmagoriques, unifiaient alors le public dans la célébration d’un imaginaire purificateur.

Impossible de ne pas faire référence au concert volcanique des Pink Floyd à Pompéi, bien décidés ce jour là à réveiller le Vésuve, mais aussi au groupe progressif français le plus féerique de tous les temps : Ange et son Emile Jacotey. On pensera aussi à Hendrix et la dernière chanson d’Electric Ladyland, 1983…A Merman I should turn to be où le couple de héros fuit le monde en guerre pour s’engloutir dans l’océan où le royaume de Neptune leur ouvre les bras. Dans tous les cas, le conte s’allie au rock pour produire un souffle épique unique tout en le faisant miroiter d’une vérité impalpable et angoissante.

Le dépassement de soi


Cependant l’épique n’a pas seulement sa place au sein de l’indie rock en tant qu’émanation du récit ou du mythe. La musique peut intrinsèquement évoquer la force, le dépassement de soi, la transcendance héroïque propres au registre. Mention spéciale à Dinosaur JR (!!), référence de la noisy-pop et du low-fi mâtiné grunge, dont les envolées saturées et les élans du cœur permettent depuis 25 ans une alchimie épique unique où se combattent la fragilité et la brutalité, l’espoir et le néant. Cortez the Killer de Neil Young, peut-être la plus belle chanson du monde, nous évoque les conquêtes sanglantes du conquistador qui s’est perdu dans les jungles amazoniennes comme le narrateur s’est perdu dans un amour si profond qu’il en a lui-même oublié l’histoire. Dans la même école :  Thrown down the Sword de Wishbone Ash et son immersion dans un médiéval héroïque et guerroyant inoubliable. Encore une fois, les solos enflammés en appellent aux forces insoupçonnées du dépassement humain face à ce qui semble pourtant irréductible en nous.

La fougue et la candeur


Dans un monde moderne où les hommes sont voués à se ressembler quand bien même ils idolâtrent leur individualité, l’épique comme quête de la différenciation mène souvent à des impasses. La sagesse pop renvoie à présent à une conception de l’épique comme vision du quotidien où se joueraient des microcosmes de folie et de grandeur. Ces petites bulles d’épique que l’on cherche tous trouvent leurs échos dans une certaine idée de l’indie où le souffle rejoint les préoccupations du quotidien. On a pu assister à cette fougue chez les Strokes avec notamment le titre You only live once (face au néant, chaque parcelle de l’existence devient une vaste épopée) ou encore chez The Pains of Being Pure at Heart (!!) dont le magma noisy et éthéré donnerait selon certains fans « l’impression d’avoir l’univers à ses pieds ». L’épique devenu fougue, voilà ce qui aurait plu à Léo Ferré qui dit un jour « Nous vivons une époque épique, et nous n’avons plus rien d’épique ».

3 thoughts on “« Je chante les armes et le héros »: de l’épique dans l’indie rock

  1. Très bon article !
    Pour les Strokes j’aurai plutôt pris Heart in a cage, je trouve qu’elle a plus de souffle
    Sinon j’ajouterais bien à ton florilège :
    Simple Man de Lynyrd Skynyrd à écouter absolument!), Born to be wild de Steppenwolf, la chanson Astral Weeks de Van Morrison, Take it at it comes des Doors, Plainsong des Cure,et je prendrais chez les Pixies, outre les fameuses Gigantic et Where is my mind, Silver et son ambiance western fin du monde…
    Sinon il y aurait nombre d’exemples d’ « épisme du quotidien » à trouver chez Dylan et Springsteen.
    Et pour l’héroïsme au présent : Bullet wit butterfly wings des Smashing Pumpkins, Go with the flow des Queens of the Stone age, les puissantes chansons d’ouverture des 3 derniers Foo Fighters, ou encore That girl suicide des Brian Jonestown Massacre…
    Impossible évidemment d’être exhaustif !
    En fait, dans la mesure où l’épisme est l’un des sommets émotionnels auquel le rock aspire naturellement, il me semble que ses accents se retrouvent souvent, dès lors que les groupes parviennent à exprimer dans toute sa nudité une puissante tension spirituelle !

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