Tsar, de Pavel Lounguine : « la petite mort dans l’âme » malmenée aux abords du pouvoir.

Tsar, dernier film de Pavel Longuine et chef d’œuvre autoproclamé avant sa sortie, vaut son pesant d’or et de réflexion. En lice au festival de Cannes 2009 dans la catégorie « un certain regard », le film est fort, brut tout en étant léché, et terriblement poignant. Comment en parler alors ? Comment retranscrire ce sentiment mêlé  d’admiration, d’angoisse, de peur et de joie devant cette force cinématographique ?  A travers trois thèmes marquants : voix forte, homme-miroir et enfance.

La voix.

La force du film repose sur la voix d’Ivan Le Terrible. Une voix qui conduit le spectateur à percer un point intéressant : celui de la parole intérieure qui en chacun ne se tait jamais. En effet, le Tsar a une double injonction : être à la fois tsar et dieu sur Terre. La soif de pouvoir et de contrôle lui font oublier sa condition humaine et concurrencer Dieu. Or, comme tout homme de pouvoir, il ne pourra jamais atteindre la divinité, cette idée le rend fou. D’où son ignominie avec ses sujets dont il se sent proche. A ce sujet, voir la scène, particulièrement troublante, dans laquelle il est à la fois le Tsar, et à la fois un de ses commandants qui l’a trahi. La voix donc, puissante, irraisonnée, à la fois voix de Dieu et voix propre. Cette conscience qui ne dort jamais en nous, et qui comme dans le film s’extériorise. Mais de qui émane-t-elle ? De soi, de Dieu, du Tsar ? De quel masque la voix porte ?

C’est par cet angle de vue que l’on comprend toute la complexité d’Ivan Le Terrible, pouvoir suprême et absolutisme incarné en un seul homme. Un seul homme qui en regroupe plusieurs, un seul homme qui n’est jamais « un » et toujours multiple. On peut observer ici un fardeau commun du décalage entre sa conscience et ses actes, entre sa voix intérieure et son expression verbale, entre son être et son vouloir-être.

L’homme de tête en miroir.

L’un des points d’accroche du film est l’homme de tête qui se fait miroir de ses sujets. Comme dans la scène, décisive, du Tsar qui joue le double rôle du Prince et du Sujet, Ivan est en miroir du royaume qu’il gouverne. Il se sent soumis à Dieu, pourtant fait tout pour le trahir en tuant, en torturant, en étant hérétique. De la même manière les sujets soumis trahissent tous le Tsar. Mais il est aussi miroir de son peuple, vêtu de guenilles il doit se faire habiller pour devenir Prince suprême. Comme ses sujets, il est torturé par lui-même, et cherche en Dieu le Salut qu’il ne peut obtenir. C’est une réflexion sur le pouvoir qui peut intéresser. Voir que l’homme de tête, le leader, incarne ceux qu’il dirige. Encore une fois, il doit concilier sa condition d’homme avec celle de puissance surhumaine, sur-les-hommes. D’ailleurs, y a-t-il un jugement quelconque sur le règne d’Ivan Le Terrible dans ce film ? Plutôt une réflexion orientée sans jugement pur et dur. La figure du Tsar nous impressionnerait-elle tellement que nous ne saurions même plus juger ? Peut-être de peur de nous juger nous même.

L’enfant, humain parmi les humains : « la petite mort dans l’âme ».

C’est enfin la jeune fille simple d’esprit qui intrigue. Elle représente l’objet de toutes les convoitises, elle est proche du pouvoir, et toujours malmenée, arrachée, déchirée par ce dernier. Elle est à la fois ce qu’un homme peut tendre à retrouver : l’innocence, la naïveté fertile, l’émerveillement des premières années ; et ce qu’il n’atteint jamais de nouveau : la pureté. Pureté que le Tsar cherche clairement en construisant un nouveau palais et en s’entourant de jeunes vierges, mais cela est vain. Ainsi la petite fille traverse le film, victime éternelle des passions humaines. Les hommes sont leurs propres victimes, ils tuent en grandissant les capacités de l’enfant qu’ils étaient, achevant là le drame puisqu’ils oublient ce qu’ils ont de meilleur en eux : l’émerveillement naïf et la peur des ours (cf. dans le film).

C’est ce qui reste de ce film, une inexplicable cruauté qui se dégage d’un homme qui comme tout le monde pourrait devenir doux au contact de l’enfance. Deux exemples dans le film d’ailleurs, le bourreau personnel du Tsar n’a qu’une expression humaniste, c’est au contact de son enfant. Pour cet enfant il irait jusqu’à trahir le Tsar, quelle force du symbole. Et le Tsar qui devient gâteux au contact de la jeune fille. Clé du film, clé des paradoxes et du tiraillement de l’homme entre image de lui même et horreur de ses actes.

Un film à la fois simple car terriblement efficace, et complexe sans raccourcis, à aller voir de toute urgence dans les quelques salles qui le diffusent : http://www.allocine.fr/seance/film-145882/pres-de/?cgeocode=115755

Pour le plaisir un extrait de la Complainte de la petite mort dans l’âme de Claude Roy.  Poème racontant l’histoire d’une jeune fille, symbole de la misère humaine, qui traverse le 20ème siècle en étant victime de ses horreurs.

[…] «     La petite mort dans l’âme si fatiguée, si sale et si grelottante,

le faux sommeil de trois heures du matin dans les salles d’attente.

Son tablier percé, ses mains gercés, ses lèvres crevassées,

ses souliers très usées, ses bas très reprisés, ses épaules très méprisées » […]

«             La petite mort dans l’âme marchait tout le temps et ne disait rien :

Il faudra bien que ça finisse, tout a une fin, il faudra bien.

La petite mort dans l’âme, on lui a fait voir du pays

Amsterdam, Varsovie, Coventry, Cologne, Oradour, Hiroshima, Paris. » […]

«             La petite mort dans l’âme a été putain à Naples et à Rome,

marchande de croissants au métro Réaumur, et de piles électriques entre Villiers et Rome.

On lui a tondu les cheveux en août 1944 et c’était une erreur,

elle n’aurait jamais cru qu’elle avait de quoi tant pleurer dans le cœur.

Elle est toujours ici, parmi nous, au noir de notre cœur,

Et quand tu te crois seul, d’Athènes, de Madrid, de France, de Chine ou d’Amérique,

de tous les coins de ce monde bête et triste,

voilà qu’elle est en toi, la petite mort dans l’âme,

à l’improviste. »

(Claude Roy, in Poésies, Gallimard).


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