Ô Sarah Records, et mon cœur de se languir…

Fantasmons juste un peu. La scène se déroule à Bristol, encore endolorie par la douce fraîcheur de l’hiver qui se meurt. Deux amoureux boivent une bière tendrement amère sur la terrasse d’un pub anodin, en silence, simplement parce qu’il n’est nul besoin de parler. Ils se sourient de cette petite gaieté qui sait contenir une flamme sereine, mais pourtant virginale. Dans quelques mois, ils vont créer Sarah Records, label indie prophétique, où se sont joints, entre 1987 et 1995, la candeur et la foi des humbles et des passionnés.

Une éthique « Do it yourself »

Si le punk a pu avoir un impact intelligent, c’est bien celui du « do it yourself » comme symbole d’une génération musicale où tout pouvait être possible pour peu que la passion soit au rendez-vous. C’est cette graine fertile  qui est venue féconder l’aventure Sarah Records, label fondé sur un double engagement identitaire à la fois éthique et artistique. unique dans l’histoire du rock. Une identité éthique, parce que Matt Haynes et Clare Wadd ne produisirent que des groupes quasi-inconnus dont ils étaient eux-mêmes fans, parfois sans signer de contrat et s’échangeant argent et maquettes par courrier, n’imprimèrent que des 45 tours vinyle, pour la plupart d’éphémères Ep en 7min, comptèrent plus sur la capacité des passionnés à ébruiter le phénomène que sur l’armada financière et promotionnelle des majors. Un son  indéfinissable et nébuleux, des pochettes plastiques enfantines en deux couleurs pour réduire les coûts d’impression, un communautarisme que certains verront sectaire, d’autres simplement sans concession.

« Une apologie de la fadeur »

Mais Sarah Records, ce fut avant tout une identité artistique. Parce que tous les groupes Sarah furent indiciblement liés dans un chaudron magique mélangeant les mêmes influences new-wave et pop, les mêmes thématiques juvéniles et cosmiques, les mêmes arômes à la mièvrerie romantique, à l’acidité thatchérienne, à la fadeur héroïque. Dominique A, dans un article  du magazine Magic de novembre dernier consacré à Sarah Records, exprime avec bonheur cette « apologie de la fadeur » : « C’était ce que j’aimais tant chez  ces groupes à l’époque : leur absence de panache, leur charisme de plancton, leurs arpèges gling gling, et leurs voix de concombres : romantiques sans flamme, sans conviction, mièvrerie en étendard et la focale tournée sur le nombril. Je m’y voyais, j’étais un de leurs. »

Le ciment identitaire face à la crise du disque

Osons dès lors élargir le sujet et prendre exemple sur Sarah Records pour aborder l’industrie du disque aujourd’hui. A l’heure d’une crise complexe, le public ne mesure pas bien l’influence de l’économique sur l’artistique: les premières victimes ne sont pas les majors qui garderont quoi qu’il en soit la tête en dehors de l’eau, mais les labels indépendants, vivier créatif de l’industrie musicale et garants du renouvellement du sens au sein de la communauté rock. Les labels ferment par centaines, les nouveaux contrats se font excessivement rares et l’impératif d’autoproduction pour les groupes discriminent économiquement les nouveaux talents. Et quand les cent meilleures ventes en France sont détenues par 4 majors (Universal, Sony, Warner, Emi), il convient de concevoir de nouvelles stratégies dans le développement des labels indépendants, en prenant pourquoi pas leçon de la réussite de labels comme Sarah Records, 4AD, Factory ou encore Creation Records. En se rappelant tout simplement que le grand plaisir dans la musique populaire ne tient pas seulement aux qualités esthétiques intrinsèques, mais à la capacité de porter un messager et un univers singuliers. L’éthique alternative de Sarah Records, sa stratégie marketing basée sur le buzz et la passion entre initiés, sa capacité à former une identité artistique cohérente ont rassemblé des milliers de fans dévoués et ont prouvé l’importance de la démarcation identitaire au sein des labels. Sarah Records pour ses fans, ce sera à jamais cette petite musique qu’on oublie peut-être, mais qui, un jour, fera tressaillir les cœurs endurcis par les échecs et les regrets. Parce que les plus grands bouleversements de nos vies sont ceux qui se font dans l’intimité.

ps: pour les videos notamment, c’est une musique à écouter fort!!

3 thoughts on “Ô Sarah Records, et mon cœur de se languir…

  1. Sarah Records, tel un déchirement intérieur tranquille tout simplement. De ce splendide courant, il ne vous manque que Blueboy ou Northern Picture Library par exemple, mais merci de rappeler la superbe de Field Mice, Secret Shine ou les Sea Urchins!

  2. Ping : 2000s/2010 : quel avenir pour le rock ? « Moustache

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