Inge Morath et la couleur en photographie [Dossier]

.              .Née en Autriche en 1923, Inge Morath fut la première femme à intégrer la fameuse agence Magnum, grâce à  Robert Capa et Henri Cartier-Bresson dont elle a été l’assistante. Très connue pour ses photographies en noir et blanc, sa fondation en collaboration avec Magnum vient de publier First Color, un recueil de ses premiers travaux en couleurs, jamais dévoilés. Une fois correctement replacés parmi ses nombreux photo-reportages, ces clichés nous délivrent une montagne d’informations sur la photographie d’après guerre, et nous obligent à voir la couleur d’un œil nouveau. Nous verrons quelle était la place de la couleur au début des années 50, avant d’étudier son travail et l’impact que ce dernier à eu sur la photographie.

Inge Morath .              .Commençons donc par revenir aux premiers pas de la couleur.  Depuis son apparition « publique » en 1935 avec Agfacolor et Kodachrome, la couleur n’a jamais connu de grand succès et cela pour de nombreuses raisons. En premier lieu, le prix fort élevé des pellicules, et le tirage d’une grande complexité en comparaison du noir et blanc (je vous épargnerai ici le jargon technique). N’oublions pas qu’un photographe ne pouvait pas changer de pellicule tant que cette dernière n’était pas terminée, ce qui impliquait de nombreuses contraintes à moins de posséder deux appareils, ce qui était excessivement rare. L’apparition d’une pellicule plus abordable en 1946, l’Ektachrome, n’y changea rien.

En effet, au delà de l’aspect financier, la photographie en couleur était rejetée par tous les grands photographes de l’époque. Trop souvent mal employée, elle communiquait bien trop de détails et d’émotions au spectateur, et donnait des photos « brouillonnes » dans lesquelles le regard se perdait.  En 1951, après avoir réalisé un « colorama » (un énorme agrandissement couleur),  Ansel Adams décrivit la couleur comme étant « esthétiquement illogique, mais techniquement remarquable ». La couleur ne correspondait donc pas à la définition de la photographie d’art. Cette dernière s’opposait directement à la photographie grand public, notamment celle utilisée dans les magazines de l’époque, et qui n’avait en aucun cas sa place dans les musées.

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First Color
© Inge Morath – Basutoland, South Africa, 1955.

Mais après la seconde Guerre Mondiale, les besoins de la société de consommation changèrent radicalement. La demande en photo couleur se fit de plus en plus importante au niveau des reportages, de la publicité et surtout des magazines féminins (Life, Vogue, Holiday, Fortune, Paris Match, Ladies Home Journal et Woman’s Day pour citer les plus connus). Le but était maintenant d’attirer le regard, par tout les moyens possibles, incluant évidemment l’usage de la couleur. Il faut savoir qu’à l’époque, vivre en tant qu’artiste en photographie était quasiment irréalisable. Les expositions étaient encore très rares, et la rémunération qui en découlait avait plus la forme d’un dédommagement que d’une réelle reconnaissance. Le seul moyen de gagner sa vie convenablement était de vendre ses clichés à des magazines. A titre d’exemple, le Ladies Home Journal payait 1000$ pour un cliché publié en couverture, une somme importante en ces temps. Les magazines étaient aussi et surtout un moyen simple et rapide d’atteindre un maximum de spectateurs.

C’est ainsi que la grande majorité des photographies couleurs d’après guerre furent oubliées, et bien souvent disparurent à jamais faute d’archivage. Ces dernières, reléguées au statut de photos commerciales, n’étaient pas digne d’intérêt, artistiquement parlant. Ce fut le cas des clichés d’Inge Morath, par chance conservées par sa fondation et par Magnum. Leur redécouverte tardive est due au fait que les photos couleurs ont toujours été  gardées séparément  des photos en noir et blanc. Leur insertion dans les photo-reportages de Morath nous permet de découvrir quand et à quelle fin elle employait la couleur, et nous pousse à reconsidérer le travail de toute une génération de photographes. Mais pour l’instant, intéressons nous de plus près au personnage et à ses travaux.

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.              . C‘est donc avant tout pour ses clichés en noir et blanc qu’Inge Morath est reconnue. Après avoir rejoint l’agence Magnum en tant que photographe officielle en 1955, elle fut envoyée à travers le monde, couvrir des reportages en Europe, au Moyen Orient, en Afrique, aux Etats-Unis ainsi qu’en Amérique du sud pour des magazines tels que Holiday, Paris Match ou Vogue. C’est d’ailleurs durant cette deuxième moitié de décennie que ses travaux les plus mémorables furent effectués. On citera Guerre à la Tristesse (1955), monographie de l’Espagne, un pays qui l’inspira profondément et dans lequel elle fit de fréquents passages, ainsi que De la Perse à l’Iran (1958). Son travail est fondamentalement humaniste, comme de nombreux photographes ayant couvert la guerre et connu durant les années qui suivirent les affres de son passage sur l’Europe. On y ajoutera, surtout durant les premières années, une touche de surréalisme enjoué et enfantin, probablement dû aux longues discussions qu’elle a pu avoir avec Henri Cartier-Bresson lors de leurs grands voyages en Europe.

.              . Mais là où Inge Morath se révèlera incroyablement novatrice restera dans sa manière d’aborder la photographie en couleur. En effet, quand ses collègues et confrères l’employait  à des fins purement commerciales, elle osa approcher cette dernière d’un œil nouveau : et si la couleur pouvait vraiment apporter quelque chose de plus à un cliché, un réel intérêt artistique ? C’est dans le processus de transformation  de la scène à la photographie que la réponse attendait. Cette transition demandait une toute nouvelle façon de réfléchir, de voir le monde, de composer son œuvre. En étant forcé à penser différemment, son œil découvre ainsi de nouvelles formes, de nouveaux jeux, un nouveau monde de possibilités photographies. La couleur n’était plus simplement un outil tape-à-l’œil, mais une nouvelle dimension à découvrir.

© Inge Morath – London, England, 1953

Bien évidemment, cela n’écartait en rien le noir et blanc. Car en effet, « la couleur devait être là », ce qui était rarement le cas. Elle devait toujours apporter ce petit plus au sujet ou à la composition. Elle était parfois même le seul moyen de communiquer certains messages, certaines émotions.  La photo ci-contre en est un exemple assez simple : en noir et blanc, le cliché aurait simplement représenté une scène cocasse, une femme fixant d’un œil envieux une belle voiture de sport. La couleur instaure ici une nouvelle dimension.  La voiture jaune s’oppose radicalement aux personnages et au fond noir, marquant d’autant plus le contraste entre débauche et décence, hédonisme et austérité.

Cette nouvelle dimension peut aussi amener un intérêt tout nouveau à des scènes pourtant maintes fois photographiées, ou tout simplement inintéressantes en premier lieu. En noir et blanc, la particularité du cliché qui suit aurait été l’opposition entre les pieds immobiles et les robes tournoyantes des danseuses. Ici la couleur achève de donner vie à l’image : le bleu des rubans rappelés par celui des chaussures créer un dynamisme saisissant, tandis que le rouge vif des robes nous laisse songer à la chaleur régnante, à l’ardeur de la danse et à la ferveur des femmes qui la pratique.

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First Color
© Inge Morath – Romeria del Rocio, Seville, Spain, 1955.

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.               .Cette nouvelle approche de la couleur, non plus comme outil commercial mais comme nouvelle dimension artistique, entama un profond changement commençant par  une acceptation de cette évolution technique par les grands photographes. Comprendre la place limitée de la couleur parmi les œuvres d’Inge Morath, saisir où, quand et surtout à quelle fin elle était utilisée nous oblige à porter un œil nouveau sur le travail d’une génération entière de photographes. Finalement, cela nous laisse une situation tristement ironique. Son talent de photographe couleur a toujours été présent,  mais demeurait voilé par des principes (bien que fondés) imposés par des artistes qui ne les respectaient que rarement eux-mêmes. En fin de compte, c’est son héritage qui a permit à ces derniers d’être reconnus comme il se doit pour leurs travaux, comme les acteurs d’un art en constante évolution et non plus comme de rares « curiosités talentueuses ».

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Pour aller plus loin :

First Color

Inge Morath – First Color (Magnum / Steidl )

http://www.magnumphotos.com
http://www.ingemorath.org

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