Arnaud Fleurent-Didier – La Reproduction

Autant le dire tout de suite, les qualités du dernier album d’Arnaud Fleurent-Didier sont indéniables. Compositions, écriture, arrangements sont souvent subtils, légers, exigeants. Cela dit, si l’on doit s’accorder cinq minutes d’honnêteté, on avouera que l’ensemble est assez inégal et qu’à peu près la moitié des morceaux ne sont pas à la hauteur. Passé l’exceptionnelle ouverture de l’album, Arnaud Fleurent-Didier a déjà tout dit, ou presque.


Drôle et grinçant


Les premiers frémissements ont commencé l’été dernier, avec la mise en ligne du clip de France Culture. Ce titre laissait espérer le meilleur. On pouvait croire que l’album apporterait une forme de renouveau. Pour naïve qu’ait été cette espérance, elle n’en demeure pas moins fondée. France Culture est une excellente chanson. C’est d’ailleurs elle qui ouvre l’album. Musicalement, on pense à La Ritournelle de Sébastien Tellier (voir le clip) ou à Gainsbourg. Une orchestration impeccable, des chœurs qui soutiennent bien le chant-parlé d’Arnaud Fleurent-Didier. À la fois drôle et grinçante, cette chanson dit la souffrance éteinte d’une génération paumée : « Ils n’avaient pas voulu que je regarde Apocalypse Now mais je pouvais lire Au coeur des ténèbres, je ne l’ai pas lu, on ne m’a pas dit que c’était bien”.


Froid, direct, lucide, ce titre sonne juste. Les mots claquent, filent, s’enchaînent avec une cruelle simplicité. Balancés à froid, d’un ton désabusé, ces mots font l’effet d’un coup de poing dans le ventre. On hésite : premier ou second degré ? On penche pour un premier degré intégral, d’une simplicité qui désarme : « Elle m’a dit qu’une fois elle avait été amoureuse, elle ne m’a pas dit si ça avait été de mon père ». La vérité nue a quelque chose d’atroce. Elle produit une émotion puissante, un tremblement sémantique dans l’air. Arnaud Fleurent-Didier met en accusation ses parents, son éducation, mai 68 etc. Il semble avoir digéré la violence et le tragique du quotidien. Aujourd’hui, cette violence remonte à la surface, calme et terrible.


Presque absentes du reste de l’album, les références culturelles abondent sur France Culture : Schrödinger, Marx, Tocqueville, Weber, Lukács, Rousseau, Proust, Céline, Debord, Balzac, Conrad. Certains y ont vu de la présomption, du snobisme ou que-sais-je. Ils n’ont pas compris. Ils confondent prétention et subtilité. Du reste, c’est depuis longtemps devenu un sport national que de railler le plus petit signe d’intelligence, où qu’il se trouve. En vérité, ces références font aussi la force de France Culture. À revers d’une conception « bourgeoise » de la culture, cantonnée à sa dimension ornementale et mondaine, le « bagage » d’Arnaud Fleurent-Didier sert son entreprise poétique, la complète, l’intensifie. En un mot : lui donne du sens. Cette chanson dépasse son sujet d’origine, elle tend aussi un miroir à la société. Elle pose la question du à quoi ça sert. Sans complaisance, à la différence de ce qui se fait ailleurs : “Elle trouvait que les noirs sentaient, elle n’aimait pas les odeurs”.



Un album inégal


Passé France Culture, que dire de La Reproduction ? Pas grand chose sinon que l’album déçoit. Seule une petite moitié de titres s’en tire avec les honneurs. Le reste est plutôt mauvais, crispant, exaspérant par moments. Le chant d’Arnaud Fleurent-Didier est en partie responsable. Juste et efficace lorsqu’il s’agit de parler sur les chansons (France Culture, Ne Sois Pas Trop Exigeant), sa voix agace quand il décide de chanter (Je vais au Cinéma). Les textes aussi sont moins convaincants, le point culminant étant atteint avec Risotto aux Courgettes (mais il faut reconnaître qu’avec un tel titre les choses étaient mal parties) et My Space Oddity. Ils sont anecdotiques, ennuyeux. Pourtant, le thème de l’album est intéressant. Il aborde toutes les formes de reproductions (biologique, socio-économique, culturelle) et montre à quel point le monde est mal foutu, les relations humaines compliquées. Surtout au XXème siècle. Si l’on comprend bien ce que l’auteur veut dire (Mémé 68, Pépé 44), on peine cependant à trouver pertinente la forme, parfois un peu ridicule, ratée, maladroite.


Malgré tout, cet album est touchant. Entre maîtrise et maladresse, on voit de quoi Fleurent-Didier est capable sur Ne Soit Pas Trop Exigeant, Reproductions et Si On Se Dit Pas Tout. Musicalement hanté par le fantôme de la French Touch, il interroge notre histoire, nos illusions et remue un peu le couteau dans nos plaies (la collaboration, mai 68, la débâcle de ce qui nous reste de Gauche). C’est qu’il nous met face à un problème lancinant : la quête d’un sens qui interminablement s’enfuit. Comme lui, on aimerait croire en quelque chose. Mais n’est-ce pas au dessus de nos forces ? « Mon vieux, ne soyez pas trop exigeant ».

Ps : les albums précédents sont intéressants, paraît-il.


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One thought on “Arnaud Fleurent-Didier – La Reproduction

  1. (premier commentaire sur Moustache.. Champagne ? non ? bon.)
    Album écouté. Enorme déception. Je voulais te témoigner ma compassion, dans l’éthymologique sens de « souffrir avec »… sigh…

    (jme la joue un peu pédante parce que dans les blogs culturels les commentaires se la pètent toujours un peu)

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