Noyade dans un champ de violettes : Bright Star

Le nouvel opus de Jane Campion, unique réalisatrice à avoir obtenu la palme d’or avec La Leçon de Piano, s’avère une œuvre délicate, rare et terriblement difficile à apprécier. Lent, romancé, solennel, contemplatif diront la plupart. Pourtant, il faut y voir un film à la force tranquille qui, envers et contre tout, voudrait « heurter », tant dans sa manière de concevoir l’expérience cinématographique que dans sa représentation d’un amour presque artificiel tant il semble appartenir à une autre époque. Comme à chaque fois, plutôt que de tenter d’embrasser les principaux aspects du film, je me contenterai de privilégier une clé, un thème de prédilection facilitant l’approche de l’œuvre; je parlerai ainsi de l’image mentale du lac.


Se laisser immerger

Le passage est aussi fugace que précieux: peu apres les scènes d’expositions, Keats explique sa conception de l’expérience poétique lors de la première leçon de poésie prodiguée à Fanny Brawne. Être poète déclare-t-il, ce serait avoir le courage de s’immerger au beau milieu d’un lac quand la plupart des hommes reviennent vers le rivage. L’aboutissement de cette expérience est l’oubli des éléments distincts composant la perception sensorielle afin de ressentir le lac dans sa totalité, devenir lac et s’en enivrer sans réflexion. Par analogie, Bright Star nous inviterait ainsi à réapprendre la faculté de se laisser immerger dans un espace de mythes et d’illusions. D’où les scènes aussi récurrentes que pudiques où les personnages sont sans cesse symboliquement engloutis : par la nature ambiante (champ de violettes, cimes des arbres, jungle d’herbes hautes) et par le rêve matériellement extériorisé (la chambre submergée par les papillons – scène cultissime, le vent s’engouffrant entre les rideaux délicatement bombés, la transformation métaphorique d’un papillon en serrure). Comme dans La Leçon de piano, la plongée est la métaphore d’un repli sur soi menant à la découverte du for intérieur et à la renaissance. Le poète est aussi l’enfant, celui qui garde en lui le feu,  cet émerveillement né du monde et de son mystère fondamental; à cet égard, on verra bien que la sœur de Fanny Brawne, petite fille à la grâce évangélique toujours en extase, est un double en abyme du poète.



L’instant et l’intemporel

Toutefois, il faut bien se rendre compte ici que l’image de l’immersion dans un lac n’est pas seulement une clé pour comprendre le défi poétique proposé par Jane Campion, mais qu’elle concerne aussi l’expérience cinématographique elle-même. Circulaire, le lac offre la possibilité de s’y baigner depuis n’importe quel point du rivage, en outre, le film accorde peu d’importance à l’histoire en elle-même et à sa progression linéaire. Il ne s’agit pas de suivre un « courant » narratif mais d’accueillir en soi une palette d’instants fixes délivrant à chaque fois un parfum et une ambiance particuliers. Il faudra apprendre alors à se balader entre ces instants sans penser à une nécessaire destination, la plongée sensorielle dans l’instant étant la destination en soi du film. Jane Campion s’intéresse à l’intemporel – c’est-à-dire non pas ce qui dure à jamais – mais ce qui efface l’emprunte du temps. C’est pourquoi, tout ce qui évolue dans la temporalité du film est destiné à la mort : les papillons meurent tout comme le poète et les saisons, le corps de Keats gît dans le jardin où poussent quelques folles fleurs jaunes. L’amour mythifié, s’il ne résiste pas à l’épreuve du temps, est la joie de parenthèses dans l’espace-temps : Keats et Fanny Brawne comparent leur histoire d’amour à une toile qu’ils ont tissée et liée à la réalité par un fil qu’il faudra, un moment ou l’autre, couper. Et ceux qui ne peuvent  couper le fil, refermer le conte où tout est parfait,  deviennent comme Fanny Brawne à la fin, des fantômes errant à travers les bois. Le personnage, magistralement interprété par Abbie Cornish, refuse la vie sans absolu, c’est sa force et sa faiblesse.


Le paradoxe est puissant dès lors : l’intemporel ne survient que lorsqu’on laisse le temps faire. Dans une société où l’on voudrait que passion rime avec immédiateté, Bright Star substitue à notre regard une leçon d’humilité et de patience : il faut prendre le risque et le temps de s’éloigner du rivage pour s’immerger au milieu du lac. L’émotion monte lentement et meurt doucement avec le rythme d’une ballade, d’une douce nage. Et certes, l’essentiel de Bright Star tient peut-être l’espace d’un petit quart d’heure au milieu du film, plongée au cours de laquelle la cinéaste donne libre cours au déploiement d’une sensibilité impressionniste intemporelle. Mais peu importe.

7 thoughts on “Noyade dans un champ de violettes : Bright Star

  1. Merci beaucoup!
    Je n’hésite plus à aller le voir (même si la scène dans un champs de violettes rappelle effroyablement une scène dans un certain film pour adolescentes).

    Et puis Keats, quand même – Dommage qu’il n’y ait aucune allusion aux bribes de sa poésie qui, d’après ce que j’ai lu, jalonnent le film!

  2. Description parfaite de ce que j’ai pu ressentir en allant voir ce beau film. Je n’avais pas alors pu me l’expliquer à moi même… Bravo, une vraie psychanalyse.

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