Unknown Pleasures : chanter le désenchantement du monde

Sous nos yeux, un disque obscur, quelques traits blancs sur fond noir. Rien en somme. Le vide, ce vide qui constitue tout le pouvoir de fascination de Unknown Pleasures, premier album de Joy Division et pochette ô combien sublime.

Ces striures étranges ne sont pas les signes d’un cœur qui arrête de battre mais la transcription graphique d’une étoile qui explose, un astre qui plonge dans la mort et dont on saisit les derniers soubresauts. Cette pochette est une maquette de Peter Saville ; l’image est choisie par le guitariste du groupe, Bernard Albrecht, et s’intitule 100 consecutive pulses from the pulsar CP 1919.

Mais ces lignes représentent aussi les chansons de Joy Division, leur dureté, leur aspect martial. Une ligne droite, aigüe, le fil barbelé tressé par la guitare monochrome de Bernard Albrecht. Les montagnes qui font se convulser les chansons c’est évidemment la voix de Ian Curtis, qui nous crucifie sur place. Cette pythie dont le hurlement se tord sous nos yeux nous saisit dès les premiers mots qu’elle prononce. «I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand» psalmodie Curtis, et nous n’avons pas d’autre choix que de le suivre.

Aux couleurs et à la grandiloquence des années 70, la pochette d’Unknown Pleasures oppose l’abstrait et le désincarné. On a beau regarder la pochette, il n’y a ni le nom du groupe, ni le nom de l’album. Nous sommes juste en face d’un objet cryptique sur le point de nous révéler des plaisirs inconnus. Cette absence qui creuse la pochette, cette disparition de toute matérialité, de toute humanité charnelle, c’est paradoxalement ce qui devait attirer l’œil des égarés du disquaire en cette année 1979. Faites un jeu : regardez rapidement les pochettes made in seventies. Vous voyez quoi ? La plupart du temps, la tronche de l’artiste ou du groupe, en gros. Il n’y a que ça, la taille de leur ego. Les membres de Joy Division, eux, cherchent à disparaître derrière leur musique.

Unknown Pleasures est ainsi une pochette-manifeste. Elle célèbre le début d’une nouvelle esthétique, autant graphique que musicale : l’esthétique du vide. Cette nouvelle esthétique graphique, c’est celle qui se retrouvera sur toutes les pochettes d’albums produits par Factory Records. En particulier celles de New Order, conçues par le même Peter Saville. Et les pochettes sont à l’image de la musique ; maintenant, ce qui emplit les morceaux, c’est justement le vide, le désespoir le plus total. C’est ce désespoir qui est au cœur de cette esthétique musicale. Prophète au pays du rock, Joy Division prédit le déclin, la noirceur dans laquelle vont s’enfoncer les groupes des années 80. Les rockeurs lèvent le nez de leur guitares et se retrouvent face à un monde désenchanté, l’utopie du flower power est bien loin déjà, la colère punk est retombée. Joy Division met en musique et en image le désenchantement du monde. On ne branche plus ses amplis pour la même raison, on ne cherche plus à atteindre le zénith en zeppelin ou à lustrer l’étoile pop pour qu’elle brille de tous ses feux, non, maintenant on regarde le monde qui disparaît, on chante les astres qui s’éteignent.

Enfin, malgré son minimalisme, la pochette d’Unknwon Pleasure est terriblement évocatrice. Elle nous renvoie à nos propres angoisses. Attirés par le pouvoir hypnotique du néant, nous ne pouvons  nous empêcher de combler les interstices entre les lignes, d’en ajouter de nouvelles, les notres, des milliers de trajectoires tragiques qui ne se rencontrent jamais. Voilà la clef : rien ne nous est imposé sur cette pochette, c’est à l’auditeur de l’investir, comme ce sera à lui d’investir les chansons de Unknown Pleasures, guidé par la voix de Ian Curtis.

 

 

7 thoughts on “Unknown Pleasures : chanter le désenchantement du monde

  1. Et au fait, je dis ça parce que c’est en titre et je sais pas si c’est voulu (et dans ce cas j’aurais mieux fait de me taire) mais c’est plutôt « désenchantement » non ?
    Enfin peu importe, je me répète mais continuez ce que vous faites, j’apprécie toujours ce genre de démarche

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  5. Je me promenais tranquillement sur le net en me demandant ce que pouvait signifier cette fascinante et intrigante pochette de Joy Division. Et je suis tombée sur cet article. Cet article qui révèle la quintessence et l’âme même de Joy Division au travers de cette étude iconographique qui, je dois le dire, m’a émue jusqu’aux larmes. Tout est dit, je crois. Et c’est très beau, très bien dit, avec une sorte de poésie aussi sombre que celle de Curtis. Merci beaucoup.

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