L’oreille voit : Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band

Nouvel exercice pour Moustache : la description d’une pochette d’album tombée à portée de ses griffes acérées. Et puisque la modestie est, vous l’aurez constaté, notre principale qualité, nous commencerons par la révolution Sgt. Pepper’s.

En 1966, quand les Beatles commencent à enregistrer cet immense album, les choses sont claires : fini de jouer en public. Libérés de cette contrainte, les Beatles n’ont plus à se soucier de l’interprétation live de leur musique et peuvent composer un album jamais encore entendu, bourré d’expérimentations qu’ils n’auront pas à essayer de rendre sur scène. Sgt. Pepper’s est ainsi d’une richesse éblouissante, les fab four font de chaque chanson une partouze de mélodies, ils utilisent tous les instruments qui leur tombent sous la main : cuivres, vents, percussions hindoues, sitar, orgue Hammond…C’est ce bric-à-brac de sons et d’idées que traduit la pochette, vaste collage baroque saturé de couleurs et de visages.

Cette nouvelle orientation dans leur musique marque aussi un tournant crucial dans leur carrière. Cette rupture est mise en scène, sur la pochette, par l’opposition entre les nouveaux Beatles et les anciens. Les anciens, relégués au second plan et à demi effacés, ont l’air de dépressifs chroniques, engoncés dans leurs costards trop étriqués. Les nouveaux Beatles eux dynamitent toutes les convenances, musicales et vestimentaires. En gros, faites péter les couleurs et les costumes bordéliques. Les Beatles ne sont plus tout à fait les Beatles, ils changent d’identité et deviennent cette fanfare du club des cœurs solitaires du sergent poivre. Pour la première fois, ils portent une moustache, pour la première fois Lennon porte ses petites lunettes rondes, pour la première fois ils ne sont pas tous habillés de la même façon. Chacun revêt sa propre couleur et assume maintenant au sein du groupe sa propre identité. Debout devant leur couronne mortuaire, les Beatles assistent en fait à leur propre enterrement. Finie la pop conventionnelle, bonjour la révolution, les Beatles sont morts, vivent les Beatles!

Mais avec cette pochette, les Beatles veulent surtout nous faire saisir l’essence de leur musique. Car, oui, les pochettes d’album nous parlent avant tout de musique. La pochette de Sgt Pepper’s contient la promesse d’un autre monde, onirique, merveilleux, resplendissant, où les morts cohabitent avec les vivants, les philosophes avec les pin-ups, un monde où toute frontière est abolie. La musique est alors cette invitation au voyage, ce pont qui nous conduira jusqu’à ce monde fabuleux. On le voit bien sur la pochette, les quatre musiciens sont des passeurs, ils appartiennent aux deux mondes, le notre et le nouveau. Ils nous regardent, ont conscience de notre présence et en même temps ils sont déjà de l’autre côté du miroir. Quand ils se mettront à chanter, alors on pénètrera à notre tour dans ce monde, comme le dit McCartney à la fin de l’album : «Somebody spoke and I went into a dream». Cette expérience sublime qui nous attend n’est d’ailleurs pas étrangère aux drogues qu’à cette époque les Beatles ingèrent en grande quantité. Y’a qu’à jeter un coup d’œil aux paroles, faut être vraiment complètement déchiré pour s’imaginer sur une rivière avec des arbres tambourins et des ciels marmelade ! Et puis les initiales de la chanson Lucy in the sky with diamonds, ne sont-elles pas une allusion évidente au LSD, cette pitite drogue qui vous fait voir le monde de toutes les couleurs ? Nous en sommes donc là : Sgt. Pepper’s est une drogue, une expérience mystique, la découverte d’un nouveau monde ou plutôt une manière de réenchanter le notre. Ecouter Sgt. Pepper’s c’est renaître, peut-être même explorer notre propre psychisme en suivant la route de briques jaunes de notre immensité.

Mais pourquoi alors avoir foutu toutes ces tronches sur la pochette ? Les notes du livret nous expliquent que ce sont tous les personnages «sans qui les Beatles n’auraient pas été les Beatles». Mouais. Je crois plutôt que les Beatles ont compris que leur musique présidait à la naissance d’un nouveau monde. Sur cette pochette ils composent un Panthéon moderne, ils fondent un nouveau culte, une communauté hétéroclite que l’auditeur est convié à rejoindre. Il discutera alors avec Edgar Allan Poe, Bob Dylan ou Lewis Caroll, il y croisera, côté à côte, Marylin, Burroughs et le gourou Sri Mahavatar Babaji. Ce nouveau monde c’est évidemment celui de la culture pop, monde d’échange où tout à chacun a droit de cité, un monde dont les Beatles sont les principaux hérauts. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que cette pochette a été réalisée par un des pères du pop-art : Peter Blake.

Sgt. pepper’s est donc un voyage où sous chacun de nos pas s’épanouit la culture pop naissante et, si l’on regarde attentivement, au bout de la route brille une lumière magnifique, éblouissante, l’extase ultime, j’ai nommé le Double Blanc.

 

 

 

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