Le Ruban blanc, donner à voir le non-dit

Quelque chose de fort se joue dans le dernier Michael Haneke. On pourra déblatérer autant qu’on veut : son naturalisme brut et pourtant sensible, sa pertinence psychologique comme modèle d’explication des génocides ainsi que la fâcheuse tendance d’un réalisateur à universaliser des vices perçus comme « inhérents » à l’homme quant bien même ils ne seraient peut-être que « potentiels ». Pourtant, je laisserai à d’autres le soin de présenter le plus objectivement possible les vastes enjeux du film, me cantonnant à un trait qui fait du Ruban blanc un véritable moment de cinéma,  je veux parler de l’attention accordée au non-dit.

Derrière les portes entrebâillées

Réprimer les désirs, se mentir par lâcheté, refuser le dialogue sous couvert d’autorité, conditionner les enfants dans l’abnégation du corps, nier la différence ou la faire « monstruosité », on l’aura compris, les névroses conduisent à la manipulation, au rétrécissement de l’empathie, à la nécessité du bouc émissaire, au génocide enfin. Le « bon paysan » sera toujours le premier à venir vous égorger si ses intérêts sont en jeu. Dans ce village d’arriérés, il en va de même que partout, et  aujourd’hui encore, le non-dit, face aux autres, mais surtout face à soi, est le fondement de la névrose. C’est un principe de la psychanalyse : la parole mène au savoir, le savoir libère. Or, tout est ici caché , tout se joue derrière les portes : la fille accomplit les fantasmes du père, tous deux unis dans l’échec du deuil de la mère absente. La fille remplace virtuellement la mère, se substitue, telle une malédiction, aux névroses du père. Si dans le film les enfants sont les instruments et l’expression du vice des adultes, c’est que le mal y prend sa racine, car le non-dit ne fait jamais autant du mal que lorsqu’il touche l’enfance. Et dès lors le génocide se profile au loin…

Miracles minuscules, pudeur oubliée

A présent allons plus loin, et regardons l’envers du décor, l’autre facette du non-dit, celle qui installe le film dans une tension paradoxale et tragique tout à fait édifiante, bien plus vitale à mon goût que ses réflexions psychologiques ou historiques. Au milieu de cette puanteur, de cette atmosphère viciée et asséchée par la névrose, Le Ruban blanc nous offre la vision soudaine d’oasis d’amour. Ces derniers sont tellement fragiles et larvés qu’émerge alors le sentiment d’assister à des miracles appartenant à un temps lointain et oublié. C’est d’abord la rencontre idéale de la jeune nurse en vélo et de l’instituteur revenant de la pêche: le vent dans les cheveux frêles, les regards enfantins et émerveillés, la maladresse, un parfum éthéré ; le non-dit, lorsqu’il revête les formes de l’amour, nous donne à voir l’image d’un romantisme miraculeux, rêve à présent inaccessible pour nos sociétés « libérées » où la pudeur est taxée d’inhibition. Plus tard, ce sera l’enfant offrant son précieux oiseau à un père triste, acte dont la simplicité évangélique rayonne dans les ténèbres d’un film où la neige immaculée et lumineuse s’oppose constamment à l’obscurité oppressante des intérieurs. C’est aussi le brusque paysan se retirant du champ de l’image pour aller pleurer sur le coin d’un lit invisible au spectateur, à côté de sa femme nue et morte.

Le non-dit, d’une certaine manière avec Michael Haneke, c’est la potentialité du paradis et de l’enfer mêlés. L’instrument d’un génocide et la possibilité d’un romantisme, d’une dignité humaine, à présent tous deux mystérieux à nos yeux. Si bien que la beauté qui en jaillit se fait tout aussi terrible du fait de son inaccessibilité, que de la brutalité environnante.

Dans Le Ruban blanc, Michael Haneke réveille nos démons, et signe un chef d’œuvre en nous en présentant non pas seulement les plus monstrueux, mais aussi les plus beaux.

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