« Such a sensible child » story : The Smiths et le paradis perdu

the-headmaster-ritual

Le souffle du vent sur la plaine, un piano solennel extirpé d’un souvenir lointain, des notes s’enroulant, ricochant entre elles, puis le Verbe, la voix de Moz, expirante et immuable : « Sing me to sleep, sing me to sleep ». Quelque chose se passe, beauté et mal-être se confondent. Plus tard, après une brève histoire d’amour impossible, « There is another world, there is a better world, Well, It must be… » (Asleep). La voix se fait fantomatique, emportée par les clochettes dérisoires d’un jeu d’enfant.

Le fan des Smiths, c’est bien connu, peut être étroit, obsessionnel, quelque peu autiste à certains égards. C’est pourquoi je ne prendrai même pas la peine de présenter ce groupe à ceux qui ne connaissent pas. Aimer les Smiths, c’est une pathologie sérieuse et incurable. Dans Panic, Morrissey s’exclame « Burn down the disco, Hang the blessed DJ, Because the music that they constantly play, it says nothing to me about my life ». C’est justement ça qui est en jeu : comme quelques rares groupes de génie, il ne s’agit plus de produire une musique destinée à sa seule consommation esthétique, il s’agit de parler de la vie, et pour de vrai cette fois. Écouter The Smiths sans en comprendre les paroles n’est même pas envisageable. Comme tout œuvre d’art supérieure, le sens reste indéterminé, caché au regard du profane tel un mystère religieux. Et chacun de reconstruire un puzzle mental à l’aulne de sa propre sensibilité et de sa propre histoire.

L’autre soir, un ami me dit avec justesse : écouter The Smiths, c’est un peu comme assister à la naissance du monde, remonter à l’apparition première des choses (« Nature is a langage can’t you read ?» Ask). Et moi de lui rétorquer, oui, mais c’est pourtant terriblement ironique et triste, désabusé dans sa peinture d’un monde désenchanté (The boy with the horn in his side). Or, c’est dans cette tension entre la rêverie d’un état originel et pur du monde et la contemplation d’un présent historique plongé dans l’angoisse que peut se jouer le prodige smithien.

La vision d’un paradis à la mesure de l’homme, paradis qui lui est pourtant refusé. Cette même thématique se retrouve dans un univers dont la bipolarité peut recouvrir plusieurs formes antinomiques : l’enclin naturel à la jouissance face à son inhibition par les codes de la morale (Stretch out and wait : «What’s at the back of your mind ?…Let your juvenile imposes its way… Let your puny body lie down, lie down… »), la tendresse ironique et prosaïque face à la révélation sourde d’une vérité traumatisante (I Won’t Share you « Has the Perrier gone straight to my head or Is life sick and cruel instead ? » – vers immortel) l’amour pur et éternel du charbonnier face aux menaces haineuse du quotidien (The Hand that rocks the cradle et le rayonnement d’un amour inexorable au sein des ténèbres : « A piano plays in an empty room, There’ll be blood on the cleaver tonight… I’ll still be by your side, I’ll love you till the day I die »), ou encore, l’innocence du cœur enfantin face à la scabreure du monde adulte (Reel around the Fountain « It’s time the tale were told, of how you took a child and you made him old »). Qu’on aime ou pas, il faut bien voir qu’hormis Dylan et Lou Reed, on a rien écrit de meilleur, de plus « vital ».

Aimer les Smiths, c’est respirer un air que tout homme doit pouvoir respirer au moins une fois dans sa vie, le parfum terriblement romantique d’un monde tel qu’il devrait exister mais tel qu’il ne peut pas ou plus l’être. C’est vivre une des incarnations modernes les plus réussies du grand mythe occidental, Eros et Thanatos, indéfectiblement liés. C’est voir que peut-être les choses belles sont celles qui finissent mal.

Aimer les Smiths, c’est enfin réécouter la sentence, « Il n’y a d’Eden que perdu », vérité qui nous empêchera peut-être d’être jamais heureux, mais dont les affres rendront pour toujours à la vie, la peine d’être vécue.

ps: pour ceux qui connaissent déjà, ne vous arrêtez pas aux plus connus comme Hatful of Hollow, The Queen is dead ou Meat is Murder, revenez à la source avec The Smiths, The World Won’t Listen ou le dernier, Strangeways, Here we come. Et lisez les paroles, infâmes francophones!


10 thoughts on “« Such a sensible child » story : The Smiths et le paradis perdu

  1. Ping : 90′s & Britpop : Welcome to a new decade. « Moustache

  2. Ping : Trois classiques indie: 1986-1991 « Moustache

  3. J’étais adolescent pendant les années 80. Au milieu de la merde sans nom qu’était la musique de cette époque (nappes de synthés style Bontempi, rythmique martiale tac-poum des boîtes à rythme), les Smiths ont été une oasis de beauté, de sensibilité, d’intelligence. Bref m’ont aidé à ne pas désespérer totalement du rock…

  4. n’en faites vous pas un peu trop ? D’accord c’est un bon groupe, mais il y a et il y aura bien mieux. Non ? comme vous dites les textes, les textes, mais ils sont pas si géniaux que ça. Ca reste bon, voila tout.

  5. Ping : Bona Drag : il y a une vie après les Smiths « Moustache

  6. C’est normal, un fan de morrissey ne peux être que prétentieux en parlant des smiths

    allez voir les citations de morrissey , vous comprendrez pourquoi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s