Anything is nothing to me, Elliott Smith is everything to me…

Les religions, les cultes, d’où qu’ils viennent, ça n’a jamais été vraiment mon truc. Les églises, j’aime bien, la musique d’église aussi, mais le trip messianique m’a toujours un peu fait marrer. Mais pour ce qui est de Dieu, ça, j’ai aucun doute, il a bien existé. Il avait une tête de clodo, les cheveux gras et s’appelait Elliott Smith.

Dieu a donc entamé sa carrière solo en 1994, après la séparation de son premier groupe, Heatmiser (leur unique album, Mic City Sons, est tout à fait conseillable). Ses deux premiers disques, Roman Candle (1994) et Elliott Smith (1995), sont les plus dépouillés, fit des arrangements et du tout électrique, on se chauffe au bois et on joue tout seul, en acoustique. La production est minimaliste, la plupart des chansons sont enregistrées sur un quatre pistes. Sur Roman Candle, le tryptique No name #1, #2 et #3 pose les bases : des mélodies simples, un jeu de guitare inventif, mais qui ne la ramène jamais.

Mais c’est avec son troisième prêche, en 1997, que Smith accède à un début de succès, surtout critique à vrai dire. Either/or, franchement, mon préféré, parfait de bout en bout. Dès la première chanson. On écoute Rose Ballad ou Angeles, et là on chatouille l’anus du sublime. Certes, c’est un peu plus ouvragé, l’instrumentation est un peu plus importante, mais tout cela apporte le souffle qui manquait peut-être aux deux premiers albums. Plus d’instruments donc, mais le clochard céleste ne peut jouer qu’en solitaire, alors la gratte, la batterie, la basse, c’est tout pour lui. Puis vient XO, le plus vendu, 200 000 exemplaires. Il marque le début d’une nette évolution dans le style de Smith, évolution qui se poursuivra sur les albums suivants. Les chansons sont plus produites, toujours plus ouvragées, Smith délaisse un peu le folk et se tourne vers la pop. Notamment sur son cinquième album, Figure 8, en partie enregistré à Abbey Road (Smith était un grand fan des Beatles). Mais à partir de  là, ça se complique un peu, c’est même carrément la merde : héroïne, crack, dépression, engueulades avec sa maison de disque… Elliott Smith finit par se suicider, discrètement, le 21 octobre 2003. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire puisque deux albums ont été publiés depuis. En 2004 sort From a basement on the hill, constitué de morceaux éparpillés avant sa mort, et parmi eux le fantastique Coast to coast, où pour la première fois Mister Smith hausse le ton et se met vraiment au rock. Enfin, en 2007, le label Kill Rock Star publie New Moon, une compile de 24 titres enregistrés à l’époque de XO et Either/or. Retour au dépouillé, parole d’évangile.

Il ne faut pas croire qu’Elliott Smith ait été complètement ignoré de son vivant, en fait c’est après sa mort qu’il tombe injustement dans l’oubli, ou plutôt n’accède pas tout à fait au rang mérité de songwriter mythique. Pourtant, le seul avantage du suicide pour un rockeur c’est bien de devenir l’objet d’un culte à faire pâlir d’envie tous les mecs en robes de la planète. Une bastos, Cobain devient Jésus, deux coups de couteau, Smith reste Smith. Un peu injuste. Alors qu’en plus, les deux se ressemblent. Et je ne parle pas que de la tronche de clodo. Ecoutez l’unplugged, et vous comprendrez qu’Elliott Smith c’est Kurt Cobain s’il avait quitté Nirvana et s’il n’avait jamais rebranché sa guitare. (Je sais, ce que je viens de dire ne sert absolument à rien, mais que voulez-vous, je suis payé à la ligne). Reste maintenant à célébrer une dernière fois la génialité du gars. Sa voix faible, douce, maladroite, ses mélodies, toutes d’une évidence renversante. Car Elliott Smith est un grand guitariste, d’une finesse et d’une inventivité précieuses. L’intro de Angeles, avec ses putains d’arpèges, feraient passer Jonnhy Marr pour Maïté. En fait, Elliott Smith, dans sa quêté absolue de la simplicité, illustre parfaitement l’adage fondamental du rock : trouver la perfection dans l’imperfection. Jamais grandiloquent, jamais de pathos, jamais de démonstration technique, juste un type largué et d’une sincérité inouïe. C’est ça le hic quand on essaye de parler d’Elliott Smith, on n’arrive pas à éviter les hyperboles, les grands mots, les belles phrases bien tournées, alors que ça ne lui rend peut-être pas justice finalement. Il faudrait parler de lui avec simplicité, pas plus de quatre, cinq mots par phrase. Elliott Smith n’était pas un dieu, il n’a révolutionné ni le rock, ni la pop, ni le folk. Il a juste traversé la vie dans sa plus petite grandeur, comme dirait l’ami Bertolt. Il mérite en tout cas qu’on l’écoute, chacun de son côté, en toute discrétion, un sourire aux lèvres. Non, une fois pour toute, Elliott Smith n’est pas un mythe du rock’n’roll, et c’est tant mieux.

7 thoughts on “Anything is nothing to me, Elliott Smith is everything to me…

    • Houla oui, ça commence mal. « C’est ainsi qu’il vainquit l’orage dans sa plus petite grandeur. » Je change ça tout de suite merci beaucoup ! Sinon, pas de faute d’orthographe ? ^^

    • A noter que la chanson qu’il a spécialement composée pour Good Will Hunting, intitulée Miss Misery, est aussi présente sur la compile New Moon ! La chanson a d’ailleurs été nommée aux oscars comme meilleure chanson originale mais c’est finalement Céline Dion qui a remporté la statuette pour la BO de Titanic. Oui, ça donne envie de se pendre.

  1. Drôle! Je cherchais la référence de la fameuse citation de Brecht pour un dossier de la fac, et je tombe direct, via google, sur l’article de Victor!
    Le monde est bien fait! Et petit!

  2. Ping : 2000s/2010 : quel avenir pour le rock ? « Moustache

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