Les oiseaux bleus sous le bitume

Slowdive+slowtime

L’ahuri vous regarde l’œil injecté de sang, rictus malicieux, rictus méprisant. Chou-gaï-zin ? Une histoire de british raidis dans des chemises à carreaux, regardant leurs pompes pour créer un « mur de distorsions », à coup de pédales flanger, rotary et delay. Ouais c’est ça… Le mec a vraiment l’air louche et il commence à s’agiter. Il vous parle de douceur sous l’âpreté bruitiste, d’une éternelle utopie juvénile, de la difficulté de conserver sa pureté face à la cadence effrénée du monde.

Pas de panique ! Il s’agit de « shoegazing », courant britannique de la noisy pop, dont les heures de gloire vaguent entre 1988 et 1993, autour de la région de Londres. Or rien de tel pour être branché en ce moment que de discuter « revival shoegazing » avec des groupes comme Crystal Stilts, The Pains of Being Pure at Heart, A Place to Bury Strangers ou encore, les tous récents, The Big Pink. L’année 2010 sera shoegaze ou ne sera pas, donc voilà ce qu’il vous faut savoir.

Les piliers du shoegazing

Le dogme : un fond sonore « distordu » par des nappes d’effets guitare vient se plaquer sur une mélodie pop planante mise en retrait. La voix entêtante, généralement dite « éthérée », se noie dans une ambiance sonore dense et diffuse qui doit primer sur les aléas rythmiques et structurels de la chanson. La sensibilité atmosphérique contenue dans le « flux épique » occulte le message textuel et le détail technique. On retiendra dans les textes le culte de l’innocence perdue, la nausée face à la fugacité du temps, une esthétique du « romantisme crépusculaire » (et oui, carrément…).

En ce qui concerne les influences,vous serez  tout bonnement ridicule lors d’une joute musicale si vous ne citez pas Cocteau Twins (Victorialand serait le manifeste pre-shoegaze en 1986),  Jesus and the Mary Chains (Psychocandy en 1985) ou encore Spacemen 3. Évitez de jouer la facilité, retenez-vous de parler du Velvet Undergound ou de The Cure, c’est une évidence… Plus ambitieux, vous pourrez lancer votre interlocuteur sur l’influence du garage rock 60s et la vague lo-fi inaugurée par Dinosaur Jr dans les années 80. Rappelons au passage, puisqu’il s’agit de vulgarisation, que la britpop 90s naît d’une volonté de contrer l’influence du grunge américain qui émerge alors à Seattle mais aussi de se démarquer justement de la tendance shoegaze (d’où la reconversion plus tard de The Verve et de Lush).

Les éminences rock ont pu distinguer deux « écoles » non étanches au sein du courant musical. D’abord un versant angoissé caractérisé par un climat turbulent et massif où prime l’expérimentation liée aux textures du spectre sonore et aux démontages tonales et rythmiques. Les maîtres: Ride (Nowhere), My Bloody Valentine (Loveless, le manifeste pour beaucoup, d’autres moins prétentieux diront que c’est inaudible; pour l’anecdote, le coût de l’album a provoqué la faillite du label !), The Verve (A Storm in Heaven), Slowdive (Souvlaki)…

Un versant plus léger et accessible, favorisant un son entraînant plus « pop » et une sensibilité juvénile nostalgique. Les mélodies, sucrées et paresseuses, gagnent ici en relief par rapport au « mur de son » dense et tendu. Les maîtres: Galaxie 500 (On Fire), The Pale Saints (The Comfort of Madness), Chapterhouse (Whirlpool), Lush (Spooky), Moose (…XYZ), The Drop Nineteens (Delaware).

L’Ici et l’Ailleurs

Légèreté et angoisse, paradis perdu et enlisement dans le chaos terrestre, le shoegazing peut se ressentir dans tous les cas comme une tentative pour retrouver l’emprunte de la transcendance dans un monde désincarné. L’indétermination de l’espace et du temps creuse un paysage imaginaire fragile où la rêverie de l’auditeur peut s’amuser à redessiner les formes sensibles d’un au-delà, ressenti comme à la fois vécu et oublié (c’est la « réminiscence shoegaze »). Plus concrètement, il s’agit du conflit d’un ici et d’un ailleurs, libre à l’auditeur d’y incorporer les thèmes les plus proches de sa sensibilité (matérialité et immatérialité, âge adulte et adolescence, chaos terrestre et rêve d’un cosmos ordonné…).

On verra dès lors que le miraculeux dans l’épopée shoegaze réside dans l’émergence d’une telle unité du ressenti musical sur une période de quelques années seulement. Si la luxuriance des groupes offre une palette kaléidoscopique de sensations à la fois singulières et communes, une telle cohérence esthétique force l’admiration. Là où le shoegazing se démarque, c’est dans sa capacité à créer une communauté de sens où le ressenti commun parvient à revitaliser le lien social tout en approfondissant l’intimité du sujet. Si une métaphore poursuit le shoegazing, c’est bien celle de la fontaine : on s’y abreuve pour rajeunir ou pour oublier, retrouver la pureté qui réside dans l’immédiateté de l’apparition du monde au sujet.

Je vous laisse avec deux clips de groupes récents et d’hérédité shoegaze, histoire que vous ne ratiez sous aucun prétexte la future « réminiscence »…

5 thoughts on “Les oiseaux bleus sous le bitume

  1. Galaxie 500 du Shoegazing ?????
    Ah la la, je m’insurge au plus haut point. Le son, la production n’ont pas grand chose à voir avec les autres groupes.
    Galaxie 500 c’est le monde de Kramer, avec King Missile, Dogbowl, Bongwater.

    Bon mais sinon, le papier est sympa.
    Longue vie à Moustache.

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